Mea culpa, s.v.p.

La Coalition avenir Québec a raison : le ministre de l’Environnement David Heurtel et le premier ministre Philippe Couillard doivent expliquer clairement leur refus de soumettre le projet de Ciment McInnis à un examen en bonne et due forme du BAPE. Car il semble indéfendable. L’argument de l’impuissance juridique ne tient pas.

Au sujet de l’aspect extrêmement polluant du projet de Ciment McInnis à Port-Daniel en Gaspésie, le ministre de l’Environnement (et de la Lutte contre les changements climatiques, soulignons-le) David Heurtel a eu un moment de franchise au micro du 98,5, la semaine dernière : « C’est sûr que ça me met mal à l’aise. »

 

Il y a de quoi. Ce projet, tricoté à la hâte par le gouvernement Marois en mal d’annonce-choc en Gaspésie fin janvier, lorsque tout semblait encore possible pour lui, a de quoi susciter un malaise. D’abord, il y a l’orgie d’aide publique qu’il implique : près de 500 millions d’Investissement Québec, de la Caisse de dépôt, de l’État du Québec.

 

Ensuite, il y a son aspect dommageable pour l’environnement ; lorsqu’elle ouvrira ses portes, l’usine pourrait s’inscrire au livre Guinness : elle sera la plus polluante de l’histoire du Québec. Pour faire du ciment (et concurrencer les cimenteries existantes), on y brûlera (la première année seulement, affirme-t-on de manière peu crédible) du coke de pétrole fait à partir de résidus de raffinage. Qu’est-ce qui produit un tel coke en quantité industrielle ? Le pétrole de sables bitumineux. Or, n’entend-on pas raffiner de plus en plus de ce produit pétrolier dans les prochaines années au Québec ? Oui, et ça arrivera ici par oléoduc. Comme tout semble clair : la Gaspésie payera son statut de région défavorisée en devenant l’incinérateur de boues de sables bitumineux.

 

M. Heurtel a raison d’être mal à l’aise. Car tout en appuyant ce projet de cimenterie, il ajoute sans rire les antiphrases du type novlangue : il dira qu’il faut travailler à la « transition vers une économie qui est plus sensible aux changements climatiques ». Sans oublier d’ajouter, solennel, que son travail est de s’assurer d’appliquer les lois !

 

Or, non seulement a-t-il feint pendant des jours d’ignorer l’évaluation de production de gaz à effet de serre (2,2 millions de tonnes annuellement) que les promoteurs mêmes du projet McInnis ont effectuée (ce qui nous a valu un « mea maxima culpa » de sa part) ; mais en plus, il semble ne pas vouloir connaître sa propre loi en soutenant qu’il lui est impossible de réclamer un examen du Bureau d’audiences publiques en environnement. Il aurait les mains liées par la décision du précédent gouvernement. Pourtant… article 6.3 de la Loi sur la qualité de l’environnement (LQE) : « Le Bureau a pour fonction d’enquêter sur toute question relative à la qualité de l’environnement que lui soumet le ministre. » M. Heurtel rétorquerait en ressortant l’argument voulant que, lorsque Ciment McInnis a été lancé… le 12 mai 1995 (!), la liste de types de projets, dans le règlement de la LQE, n’incluait pas les cimenteries. Ce qui aurait donné une sorte de « droit acquis » au projet.

 

CQFD ? Non, trop facile. Comme Donald Martel de la CAQ — défenseur insoupçonné des activités du BAPE — le faisait valoir la semaine dernière : le projet de 2014 est « deux fois plus gros » qu’il y a 19 ans. De nombreux éléments du projet ont été modifiés. Le gouvernement Couillard ne peut soutenir en toute honnêteté qu’il s’agit de la même usine.

 

Le ministre pourrait simplement dire que comme actionnaire du projet et à l’instar de ce qu’ont fait d’autres entreprises (TransCanada, notamment), McInnis se soumettra volontairement au BAPE. Autre option : il peut réclamer un BAPE générique sur la question d’une cimenterie en Gaspésie. Dans un passé récent, en 2013, c’est de cette manière non spécifique à un projet en particulier que Québec a pu lancer un BAPE sur le projet Gastem aux îles de la Madeleine. M. Couillard, qui, en janvier, s’était montré très peu enthousiaste à l’égard de Ciment McInnis, en est devenu, par électoralisme gaspésien ou par quelque autre opération lobbyiste, un fervent défenseur, a tenu à bétonner sa décision jeudi : « On a indiqué qu’il n’y aura pas de BAPE. Je veux être bien clair, on ne mettra aucun doute sur ce projet-là, il va aller de l’avant. » Permettez d’avoir de grands doutes au sujet de cette décision qui, un jour, nous vaudra sûrement un autre « mea maxima culpa ».

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