À rebours du temps

Pour certains, l’histoire ne se répète pas. Pour d’autres, elle se répète, mais autrement. Peut-être qu’elle se répète, mais inversement. C’est en tout cas ce qui se passe sous nos yeux. Où ? Au Proche comme au Moyen-Orient.

Parmi les événements très récents et à forte portée symbolique, on a retenu celui-ci : les militants de l’État islamique en Irak et au Levant (EIIL) ont passé le bulldozer sur la borne frontière érigée il y a près d’un siècle par l’alliance franco-britannique pour distinguer le territoire syrien de l’irakien. Manière de rappeler aux anciennes puissances coloniales que la construction de nation, ou nation building, effectuée aux forceps au lendemain de l’implosion de l’Empire ottoman après la Première Guerre mondiale, n’est plus de mise. Autrement dit, le message envoyé par l’EIIL, qui a la maîtrise de l’est de la Syrie, de l’ouest de l’Irak et d’une bonne portion du centre, est clair comme de l’eau de source : notre ambition est d’être les architectes de la géographie du « futur » Moyen-Orient.

 

La montée en puissance de cette cohorte de djihadistes qui a divorcé d’al-Qaïda parce que jugé trop mou, c’est dire, ne cesse d’étonner, d’énerver et surtout d’inquiéter. D’inquiéter, doit-on préciser, à la puissance mille. Rien ne résume mieux cela que le rapprochement constaté entre l’Iran et les États-Unis au cours de la dernière semaine. En effet, qui aurait cru que Washington et Téhéran partageraient le même point de vue, à savoir que l’instauration d’un califat islamique menace la sécurité de l’Iran et des États-Unis. Reprenons.

 

L’expansion géographique que l’EIIL a réalisée en semant la terreur ici et là a « bénéficié » aux Kurdes, aux Syriens et aux Iraniens. Les Kurdes ? Il ne passe pas une journée sans qu’ils agissent comme s’ils étaient d’ores et déjà indépendants. Les Syriens ? L’essor des sunnites de l’EIIL a eu un effet boomerang, c’est le cas de le dire, surprenant : la réduction des critiques dont Bachar al-Assad était le sujet constant depuis au-delà de trois ans. Les Iraniens ? L’approche américaine traduit une inflexion qui est en fait au diapason des vérités géopolitiques : si Washington veut maintenir son influence dans cette région du monde, cela ne peut se faire qu’à la condition d’un rétablissement des relations avec l’Iran. Passons au compliqué-complexe qui a pour nom Nouri al-Maliki, premier ministre irakien.

 

Avant toute chose, il faut préciser qu’il est intérimaire et qu’il est probable qu’encore une fois il faudra des mois avant qu’il soit officiellement premier ministre. On rappelle ce fait constitutionnel pour mieux souligner que la mécanique institutionnelle fixée à cet égard commande une réunion des parlementaires le… 30 juin ! Cette date a eu pour conséquence de précipiter les tractations politiques qui, elles, ont confirmé que Maliki est buté, pour ne pas dire sectaire. Il a refusé, pour l’instant du moins, de former un gouvernement de coalition avec des personnalités kurdes et sunnites. L’administration Obama a donc demandé à son mentor iranien d’intercéder pour faire entendre raison à Maliki. En clair, qu’il entame des pourparlers sur les requêtes des acteurs en présence. Celle des Kurdes ? Vendre le pétrole renfermé dans leur sous-sol sans demander la permission du gouvernement central. Celles des sunnites ? Détenir le ministère de la Défense ou de l’Intérieur et libérer les personnes emprisonnées sans que des accusations aient été portées.

 

Si dans le cas de l’Iran on a évoqué son statut de puissance régionale et donc de l’avantage que cela lui donne, il faut maintenant s’arrêter à la carte que détient l’administration Obama. C’est tout simple : dans le cadre des négociations consacrées au nucléaire iranien, Washington a le pouvoir de lever ou pas les sanctions qui pèsent tant sur le quotidien des Iraniens. Comme quoi, dans cette histoire, il y a passablement de donnant-donnant.

 

Cela étant, les derniers gestes posés par Obama ont ulcéré, il n’y a pas d’autre mot, les gouvernements israélien et saoudien. Ces derniers ne décolérant pas, ils ont constitué le lobby le plus hétéroclite qui soit. Mais encore ? À Washington, ils déambulent dans tous les couloirs du Congrès et de tous les lieux où l’influence est la matière première afin de convaincre les uns et les autres qu’Obama fait fausse route. Pour ne pas dire qu’il se comporte en politicien irresponsable.

 

Pour mieux mesurer combien le sujet appartient à la catégorie du compliqué-complexe, on propose l’inventaire des pays impliqués directement et indirectement dans ce conflit : l’Irak, l’Iran, la Syrie, la Turquie, l’Arabie saoudite, le Qatar, le Liban, la Jordanie, les États-Unis et la Russie. Bref, le périmètre du chaudron oriental s’est énormément agrandi. En fait, la géographie du périmètre en question colle, comme par hasard, à celle relevée après la défaite de l’Empire ottoman au terme de la Première Guerre mondiale et donc de son éclatement en une myriade de pays. Et ce, sans que les singularités religieuses et ethniques aient été pesées. Bref, ici, l’histoire s’écrit à rebours.

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3 commentaires
  • Guy Vanier - Inscrit 27 juin 2014 07 h 32

    Le américains n'ont pas le choix!

    Ils doivent se rapprocher des Iraniens pour protéger la libre livraison du pétrole d'Irak, et empêcher Israël de faire la pluie et le beau temps dans cette région.
    La balance de pouvoir entre Israël et les pays arables doit être rétablie, pour satisfaire l'empire qu'est maintenant les états-unies.

    • Guy Vanier - Inscrit 27 juin 2014 15 h 53

      Je voulais dire l'empire MONDiAL qu'est maintenant devenu les États-Unis, un peut à contre cœur pour le peuple américain, mais ils sont les seul à pouvoir mettre un peut d'ordre dans ce fouillis indescriptible.
      Et ils y parviendrons avec le temps, j'espère?

  • Gilbert Talbot - Abonné 27 juin 2014 10 h 24

    La complexité se complexifie davantage.

    «Pour mieux mesurer combien le sujet appartient à la catégorie du compliqué-complexe, on propose l’inventaire des pays impliqués directement et indirectement dans ce conflit : l’Irak, l’Iran, la Syrie, la Turquie, l’Arabie saoudite, le Qatar, le Liban, la Jordanie, les États-Unis et la Russie.» En fait, M. Truffaut devrait inclure tout le Moyen-Orient dans sa liste, car l'empire Ottoman couvrait tout le bassin méditerranéen et un peu pluys sur les franges.