Jeu de cache-cache

Depuis le début, en novembre dernier, des convulsions qui aiguisent les relations entre Kiev et Moscou, tout un chacun s’attendait à ce que le Kremlin ordonne la suspension des livraisons de gaz destiné à l’Ukraine. Hier matin, l’attente s’est muée en réalité. La raison invoquée par le fournisseur Gazprom ? Kiev a refusé l’adoption du système de prépaiement que voulait imposer l’entreprise russe à son client ukrainien, Naftogaz pour être précis, qui a accumulé une dette de 4,4 milliards.

 

De prime abord, on pourrait croire que le recours aux forceps décidé à Moscou va bouleverser la vie des Ukrainiens sur tous les fronts. Qu’ils vont subir tous les maux de l’enfer l’hiver prochain. Rien n’est moins sûr. Ils vont être agacés, mais pas nécessairement bouleversés. Car à la suite des crises gazières de 2006 et 2009 provoquées par Moscou, l’Ukraine et les pays dépendant plus ou moins du gaz russe ont élaboré des mécanismes à l’enseigne du remplacement. On s’explique.

 

Des entreprises allemandes versées dans le commerce du gaz se sont dites prêtes à subvenir aux besoins. À elle seule, la germanique RWE a signé un accord qui assure à l’Ukraine la livraison de 10 milliards de mètres cubes de gaz. Les gouvernements allemand, tchèque et slovaque ont indiqué être enclins à renverser la direction du gaz acheminé par le pipeline qui traverse leurs territoires. Idem pour celui de la mer Baltique. On dira que l’Allemagne achète 35 % de son gaz, et non 50 % comme on l’entend trop souvent, de Gazprom. Et alors ? Berlin étudie la possibilité d’importer le gaz de schiste des États-Unis. Bref, l’Europe en général et l’Ukraine en particulier sont moins dépendantes de l’énergie russe. D’autant que, dans cette histoire, on ne doit surtout pas oublier que si les Russes sont propriétaires des gisements, ils n’ont pas la maîtrise pleine et entière des technologies d’extraction et de transformation de la matière première qui, elles, sont européennes et américaines.

 

Cela rappelé, il est dans l’ordre du plausible que Moscou ait commandé un arrêt de la distribution de gaz pour mieux tester la force des liens qui unissent les Européens aux Américains. Vladimir Poutine sait fort bien, pour l’avoir constaté plus d’une fois, qu’il y a de l’eau dans le gaz, c’est le cas de le dire, entre les capitales européennes, Berlin au premier chef, et Washington. Les frictions entre ces dernières ont pour dénominateur commun les relations commerciales qui ont cours entre les Russes et les Européens. Si la somme des échanges entre Américains et Russes totalise seulement 3 % du total des échanges américains dans le monde, il en va tout autrement pour les Européens, et surtout les Allemands. Bref, la somme des intérêts divers embrouille la somme du tout.

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