Essentiel, vraiment?

Comment ne pas aimer le général Roméo Dallaire ? Personnage droit et authentique, encore écorché par sa tragique impuissance à freiner le génocide au Rwanda en 1994, il représente le type de nomination consensuelle avec lequel on tenta de redorer le blason du Sénat, au temps de Paul Martin. L’institution que le militaire quittera le 17 juin n’a pourtant pas cessé depuis de traverser des tempêtes. Elle demeure « essentielle », insiste M. Dallaire. Vraiment ?

Lorsqu’il fut nommé au Sénat en 2005, Roméo Dallaire représentait une nomination consensuelle. Dallaire incarne en quelque sorte l’utopie du militaire québécois, et dans une bonne mesure, canadien (version Pearson) : un soldat de la paix, dont la mission est d’abord de sauver des vies. Presque un oxymore. Il vient d’une nation (le Québec) qui n’a jamais pu choisir elle-même d’aller en guerre ou non : ni en 1899 lors de celle des Boers, ni pour celle de 1914-1918, et pas plus lors du second conflit mondial. (Seul contre-exemple historique, peut-être ? Les zouaves pontificaux québécois de 1868 !) Une nation qui n’a jamais gagné quoi que ce soit par la violence, qui se méfie des armes à feu, qui aime à s’imaginer pacifiste, voire de nature moralement pacifique. Le sensible Dallaire aura représenté avec brio cet idéal pendant neuf ans au Sénat canadien. L’idéal a des résonances à l’étranger puisque les sollicitations y sont si nombreuses qu’il dit devoir quitter son poste avant l’âge de la retraite obligatoire afin de bien accomplir sa mission internationale. À la Chambre haute désormais, on prend les présences ! Plusieurs membres avaient clairement démontré qu’il s’agissait d’une sinécure.

 

Dégoûté par les scandales des dépenses, M. Dallaire, en bon soldat, a refusé de cracher dans la soupe. Le Sénat n’est pas simplement « nécessaire », il est « essentiel » à l’équilibre politique au Canada, a-t-il insisté. Prudent, il a concédé que l’institution se trouvait « dans une période de transition », qu’elle cherchait « à se réformer de l’interne ».

 

Sur papier, M. Dallaire a raison, le Sénat est « essentiel ». Si un jour les sénateurs gagnaient en légitimité démocratique (par l’élection comme aux États-Unis), on s’apercevrait du poids incroyable que les Pères de la Confédération ont donné à cette deuxième chambre.

 

Lorsque le général Dallaire vante le Sénat dans le processus législatif fédéral, il erre. Pour obtenir, sur les projets de loi, des points de vue « de tous les horizons », indépendants, nul besoin de maintenir à grands frais une Chambre haute. Le travail en consultations et en commissions parlementaires, nourri par le débat public, suffit de nos jours amplement.

 

« Les démocraties contemporaines sont issues d’une forme de gouvernement que ses fondateurs opposaient à la démocratie », a écrit le sagace politologue Bernard Manin. Ces mêmes fondateurs craignaient les pulsions « égalitaires et irrationnelles » du peuple. Or, comme l’écrivait la Cour suprême dans son jugement du 25 avril, « le Sénat n’a pas beaucoup changé depuis sa création ». Il constitue encore ce garde-fou démocraticophobe. Sans légitimité, caduc, il n’est réformable ni de l’intérieur ni de l’extérieur en raison de la Constitution sclérosante de Trudeau père, dont le pays en général — et Trudeau fils en particulier — ne veut plus parler. On aurait beau n’y faire que des nominations consensuelles au lieu d’y envoyer d’anciens collecteurs de fonds douteux, le Sénat resterait un organe stérile. Qui par surcroît ne remplit même pas la fonction habituellement réservée à une deuxième chambre dans un régime fédéral normal, soit de permettre aux États fédérés de participer au processus de décision de l’État central. Essentiel, donc ? On peut vraiment en douter, mon général.

10 commentaires
  • Gilles Théberge - Abonné 29 mai 2014 03 h 48

    D'une certaine manière la sclérose est utile

    Bien qu'elle soit détestable à plusieurs titres la sclérose Constitutionnelle en ce cas-ci congénitale à peut-être quelqu'utilité.

    Imaginez que Harper puisse changer les choses comme bon lui semble et que par exemple il transforme le Sénat en chambre élue. Qu'arriver ait-t-il de la légitimité des "chambres" provinciales, en présences de deux "chambres" fédérales élues...?

    • Céline A. Massicotte - Inscrite 29 mai 2014 07 h 39

      Vraiment!!!

      Vous n'avez pas tort.

    • Pierre St-Amant - Abonné 29 mai 2014 08 h 29

      Je ne vois pas pourquoi ce serait le cas. Un sénat élu ne changerait pas le partage de pouvoirs entre ordres de gouvernement. Pourquoi les provinces seraient-elles alors affaiblies? Au contraire, un sénat élu, et possiblement dominé par un parti autre que celui au pouvoir à la Chambre des communes, serait (pour le meilleur et pour le pire) susceptible de contraindre la capacité d'action du gouvernement fédéral.

      Bel article M Robitaille.

  • Céline A. Massicotte - Inscrite 29 mai 2014 07 h 38

    Je ne peux même pas vous contredire!!! Quoi que...

    En fait, votre article est plein de vérités! - mais plus on avanace dans le texte...

    "le Sénat resterait un organe stérile. Qui par surcroît ne remplit même pas la fonction habituellement réservée à une deuxième chambre dans un régime fédéral normal, soit de permettre aux États fédérés de participer au processus de décision de l’État central. "

    Non, le sénat n'est pas stérile contrairement à ce que vous affirmez, autrement dit il sert parfois à quelque chose, chose importante et j'y reviendrai. Le problème se trouve juste là où se situe la suite de votre bout de phrase, c'est à dire dans le fait reconnu que le Canada n'est pas une fédération, et donc il n'agit pas comme tel. Cela explique aussi sans doute beaucoup d'autres problèmes, dérives, et j'en passe.

    Soit dans l'une de nos émissions d'affaires publiques sérieuses et fiables soit dans les pages du Devoir, on apprenait avec exemples à l'appui, qu'il était arrivé à quelques reprises au moins dans les dernières années, que celui si s'impose, mettant les bois dans les roues à quelques décisions d'un gouvernement au profit des citoyens québcois ou canadiens ou les deux.

    Malheureusement j'ai oublié de quelles décisions, de quels sujets il s'agissait. Tel que le disait une blague du Rider Digest truc qui trainait chez l'une de mes tantes il y a des lustres et des lunes, blague que je vais paraphraser en ne parlant pas d'éducation, "plus on en apprend plus on en oublie, alors pourquoi s'informer?"

    Mais peut-être que quelqu'un ici pourrait suppléer aux manques de ma mémoire, qui sait?

  • François Dugal - Inscrit 29 mai 2014 08 h 01

    Un sénateur

    Le sénateur Dallaire à l'intelligence de quitter un bateau qui coule.
    Pour le citoyen plus qu'ordinaire, le sénat demeure un lit de nominations partisanes et de retour d'ascenseur pour "services rendus"; tous ces déchets politiques finiront dans les poubelles de l'histoire.

    • Gilles Théberge - Abonné 29 mai 2014 10 h 17

      Il me semble que la question n'est pas de savoir si pour le citoyen le Sénat est un nid de nominations partisanes. Le Sénat monsieur Dugal n'est pas autre chose que ça.

      C'est non seulement une Institution Britannique dépassée qui n'a rien à voir avec nous, mais c'est essentiellement un lieu de partisanerie qui est plus proche de la bigoterie que de la politique au sens noble du terme.

      Un jour ou l'autre peut-être serons-nous en situation de nous libérer de ces Institutions insignifiantes pour nous.

      Mais il faudra d'abord que nous ayons la lucidité nécessaire pour le reconnaître, et le courage de rompre et de créer une République à notre image et selon nos propres intérêts.

  • Robert Henri - Inscrit 29 mai 2014 08 h 37

    Le sénat nécessaire au Canada ?

    Le sénat nécessaire au canada ? Peut être. Le gouvernement canadien nécessaire au Québec ? Non ! Au contraire, c'est LA nuisance.

  • Robert Lortie - Abonné 29 mai 2014 13 h 10

    nuance

    Monsieur Robitaille, pour une rare fois, je ne suis pas en accord avec vous. Le sénat joue parfois un rôle utile. Au début de son règne, le gouvernement Harper a tenté d'introduire dans la loi d'application du budget (si je me souviens bien) quelques articles permettant d'annuler de façon rétroactive les crédits d'impôt pour les productions cinéma et télé qui "contrevenaient à l'ordre public" ou quelque chose du genre. Le projet de 600 pages - déjà - avait passé l'étape de la chambre basse, et ce sont les sénateurs libéraux - encore majoritaires à l'époque - qui ont fait annuler les quelques articles du projet de loi.
    Une chambre haute, bien composée, sans les Duffy et Brazeau de ce monde, a un rôle à jouer. Comme bien des choses, c'est la façon dont on s'en sert qui compte.