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Ambiance «oikophobe»

Depuis son arrivée en poste, le nouveau ministre de l’Éducation, Yves Bolduc, tire plus vite que son ombre : le nouveau cours d’histoire au cégep ? Éliminé. La révision du cours d’histoire au secondaire ? Reportée. L’appel d’offres pour la création de chaires de recherche en matière de langue et d’identité ? Annulé. L’anglais intensif en 6e année ? En avant toutes.

Le projet d’ajout d’un cours d’histoire au collégial, bien sûr, avait déjà du plomb dans l’aile avant que M. Bolduc n’annonce sa décision. Des établissements et des syndicats avaient déploré une certaine précipitation. Sans se prononcer sur le cours en soi, le Conseil supérieur de l’éducation s’était opposé à cet ajout puisqu’à ses yeux, il aurait pour effet de réduire encore le nombre de cours au choix dans un DEC et aurait limité l’autonomie des établissements. M. Bolduc n’a donc pas eu de mal à éliminer cette idée déjà condamnée.

 

Dommage. Car une sorte d’oubli du Québec semble sévir dans les établissements collégiaux. Les cours tels Sociologie du Québec ou Fondements historiques du Québec, par exemple, sont peu ou plus enseignés. Faute de participants. Nulle surprise : la valeur cardinale en matière d’éducation, ces dernières années, est devenue l’« ouverture sur le monde ». L’« international » (programmes, bac, profils, etc.) constitue le qualificatif le plus convoité du monde de l’éducation. C’est là un autre terme pour « universel » ; vérité qui transcenderait les frontières. Valeur noble, indéniablement. Cependant, l’universel ne s’atteint pas seulement en voyageant, en découvrant « l’Autre », en s’immergeant dans « l’Ailleurs ». Il faut, d’abord, minimalement se connaître pour ça. Malheureusement, ces dernières décennies, la promotion de l’ouverture s’est souvent faite dans nos écoles au détriment de la connaissance de soi. Tout se passe comme si nous nous désintéressions de nous. De ce désintérêt à la haine de soi, il n’y a qu’un pas. Que plusieurs franchissent allègrement en cette triste période.

 

L’« oikophobie » croît. Ce néologisme, forgé par le philosophe anglais Roger Scruton et repris par Alain Finkilekraut dans L’identité malheureuse (Stock), signifie « haine de la maison natale [oikos en grec], et la volonté de se défaire de tout le mobilier qu’elle a accumulé au cours des siècles ».

 

Une atmosphère oikophobe ambiante au Québec a-t-elle motivé les décisions précipitées de M. Bolduc ? On peut faire l’hypothèse. Chose certaine, contrairement au projet de nouveau cours d’histoire au collégial, la révision de l’enseignement de cette matière au secondaire faisait l’objet d’un large consensus depuis que le programme de 2007 y avait été implanté. Or, une des seules raisons invoquées par M. Bolduc pour justifier le report de 90 projets pilotes prêts à être lancés à l’automne fut que ce nouveau programme avait une « teinte nationaliste ». Pour dire cela, il faut être oikophobe ; ou ne pas avoir lu le rapport « Le sens de l’histoire », déposé en début d’année et qui fondait le nouveau programme. Ce dernier proposait justement une synthèse non dogmatique entre l’histoire sociale et l’histoire politique, autour d’une trame nationale.

 

Quant à l’anglais intensif en 6e année, M. Bolduc semble vouloir faire fi de tous les appels à la prudence formulés par nombre de syndicats et d’experts depuis trois ans.

 

Du reste, M. Bolduc, il est vrai, parle de l’importance de la qualité du français. Mais on dirait qu’il le fait pour la forme. Un peu comme ce passage, ajouté à la dernière minute (selon le récit d’Alec Castonguay de L’actualité) au discours de victoire de Philippe Couillard, le 7 avril : « J’obtiens ce soir la responsabilité unique de défendre le seul peuple francophone en Amérique du Nord. »

47 commentaires
  • David Boudreau - Inscrit 15 mai 2014 00 h 52

    Très beau papier M. Robitaille, merci.

    • Raymond Labelle - Abonné 15 mai 2014 20 h 45

      L'accès à l'immersion en anglais, si elle est pour avoir lieu, devrait être conditionnel à la maîtrise du français. Il est inconcevable de faire de l’immersion dans une autre langue si on ne maîtrise pas la sienne. En plus, ajouter cette condition peut servir de motivateur pour apprendre à maîtriser le français.

      De plus, il devrait y avoir un programme miroir dans le réseau anglais. Pourquoi n'est-il pas aussi important que les anglophones du Québec maîtrisent le français?

      On nous parle de l'importance du bilinguisme, mais on semble trouver très important le bilinguisme d'un groupe, et peu important le bilinguisme de l'autre.

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 15 mai 2014 21 h 37

      M. Labelle, reposez-vous la question: pourquoi n'exiger le bilinguisme qu'aux Québébois-français?

  • Anthony Valois - Inscrit 15 mai 2014 01 h 43

    "Malheureusement, ces dernières décennies, la promotion de l’ouverture s’est souvent faite dans nos écoles au détriment de la connaissance de soi."
    C'est vrai, quand j'ai terminé mon secondaire en 2010, dans le programme international, je connaissais Yasmina Khadra et Carlos Ruiz Zafón, mais n'avais jamais même entendu les noms de Jacques Renaud ou Gaston Miron. On a bien lu Maria Chapdelaine mais, même si ce n'est pas un mauvais bouquin, le moins qu'on puisse dire c'est que ce n'en est certainement pas un qui peut donner à des enfants une envie fière d'en connaître plus sur leur héritage culturel.

    • Rose-Marie Couturier - Inscrite 15 mai 2014 11 h 28

      Intéressant de lire ton commentaire.
      Pourtant l'œuvre de Maria Chapdelaine est importante pour constituer un portrait québécois. Plusieurs autres aussi.
      Dommage quand même qu'on ne vous fait pas analyser la poésie, l'engagement de Gaston Miron.
      De si belles œuvres et mises depuis quelques années à la portée de tous par le travail ingénieux en musique et arrangement de Louis-Jean Cormier et Gilles Bélanger.

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 15 mai 2014 16 h 58

      « Le sentiment dévorant de disparaître sur place de ce peuple qui n'en finit plus de ne pas naître. » - Gaston Miron

      « Nous ne serons jamais plus des hommes si nos yeux se vident de leur mémoire. » - Gaston Miron

  • André Chevalier - Abonné 15 mai 2014 04 h 58

    Les libéraux sont cohérents

    Il est clair que les dirigeants libéraux savent très bien qu'en demeurant dans la confédération canadienne, les québécois francophones vont finir par s'assimiler au monde anglophone. Il est donc normal qu'ils rejettent tout nationalisme québécois y compris dans la formation de la jeunesse.

    Il serait souhaitable qu'ils cessent leur attitude hypocrite en faisant semblant de défendre la langue française et toute la culture qui s'y rattache et qu'ils admettent que ce qu'ils visent, c'est de faciliter cette assimilation. Les québécois seront alors devant un choix clair: l'indépendance ou la disparition en tant que nation.

    • Marc Provencher - Inscrit 15 mai 2014 12 h 04

      «Il est donc normal qu'ils rejettent tout nationalisme québécois.»

      Tout nationalisme québécois, oui. Mais en tant qu'antinationaliste, j'ose espérer qu'à entendre un de nos "fédéralistes" actuels rejeter "le" nationalisme à grands cris ne trompe personne: il s'agit en réalité du nationalisme adverse.

      Le nationalisme québécois n'est depuis toujours que la moitié du problème nationaliste que nous avons ici.

  • Nasser Boumenna - Abonné 15 mai 2014 05 h 34

    oïkophile

    Après avoir passé deux ans au secondaire à apprendre l'histoire du Québec, je ne pense pas que le Cégep soit l'endroit idéal pour que nos enfants s'en fassent remettre une autre couche. Laissons cela à ceux qui veulent en faire une spécialité durant leur cycle universitaire. Par contre, je pousserai un peu plus pour une refonte des deux années d'histoire du secondaire que nos enfants trouvent souvent rébarbatifs. Deux ans d'histoire, n'est-ce pas suffisant pour connaitre les grandes lignes de l'histoire d'un peuple?
    Si effort il y a à faire, c'est plutôt au niveau du français, en particulier sa composante écrite. Comme les jeunes écrivent peu, leur capacités d'écriture sont pitoyables en sortant du secondaire. C'est le plus gros échec du système d'enseignement québécois. Pour ce qui est de l'anglais en sixième, c'est du n'importe quoi! une autre expérience pédagogique que l'on va jeter aux oubliettes d'ici quelques années, non sans avoir affecté une ou deux cohortes d'élèves éprouvettes.

    • Réjean Guay - Inscrit 15 mai 2014 11 h 00

      @NasserBoumena : monsieur , vous dites < remettre une autre couche> : je trouve cela un peu méprisant . Au collégial , un cours d'histoire aurait pu s'articuler autrement , de façon plus < histoire-problème > qu'au secondaire . Par ailleurs , je pense qu'il faille plus que deux ans pour connaître l'histoire d'un peuple : ce n'est plus que du par-coeur depuis longtemps . Raconter , expliquer , interpréter , utiliser la méthode historique , voilà l'enseignement de l'histoire .

    • Michel Lamoureux - Inscrit 15 mai 2014 12 h 24

      Au niveau secondaire les étudiants ne comprennent pas vraiment l'histoire. Au CEGEP, certains commencent à comprendre notre réalité historique et actuelle...ce qui est très mauvais pour le PLQ!

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 15 mai 2014 12 h 29

      Monsieur Guay, je suis tout à fait d'accord avec vous. On nous dit qu'en ajoutant des cours d'histoire que cela limite le choix de cours complémentaires, comme si l'histoire était sans intérêt ni importance, encore moins un bon complément à une éducation collégiale. Lamentable.

      Certes, les jeunes n'apprécient pas la valeur d'une telle connaissance, mais en tant que société, nous devons en reconnaître la valeur et l'importance et surtout, nous nous devons de reconnaître l'importance de transmettre la mémoire collective à ces jeunes qui, comme pour les générations précédentes, l'apprécieront à l'âge adultes.

      Le peuple québécois est en train de faire naufrage, car n'ayant plus de points de repère. Il est grand temps de remettre de l'ordre dans la demeure et de cesser d'avoir honte de vouloir préserver le patrimoine de la plus grande nation francophone en Amérique.

  • Robert Beauchamp - Abonné 15 mai 2014 06 h 21

    Tête baissée

    En avant toutes! Anglais intensif tous azimuts. Clientélisme envers l'immigration anglophile. Éducation dans une perspective utilitaire (histoire et culture qu'ossa donne). Cette approche néo-libérale n'a pas de quoi surprendre lorsque l'on observe le nombre de sièges occupés par les représentants d'entreprises nationales et multinationales sur les conseils d'administration de nos universités, entre autre. Ajoutons à cela l'idéologie fédéraliste pure et dure qui obsède ce nouveau gouvernement en lessivant sur son passage tout ce qui pourrait lui provoquer des crises d'urticaires, quitte à niveler par le bas en canadianisant certaines exigences qui seraient spécifiques au Québec.
    Exemple: Examen sur la performance en diagnostic médical, là où un nombre important de candidats issus de McGill échouaient. La solution? Couillard, ministre de la santé veillait au grain,: Application de la norme canadienne qui dispense d'un tel examen. Ayoye.