Rebond des vices

Après quelques années d’accalmie, voilà que la frénésie d’acquisitions et de fusions bouleverse de nouveau la planète économique. Mais à la grande différence de celles observées en 2006 ou encore à la fin des années 80, celles qui ont été effectuées récemment mettent en lumière comme jamais les vices fiscaux qui accompagnent l’essor de la mondialisation.

La somme des achats d’entreprises par d’autres entreprises enregistrées depuis l’amorce de la présente année avoisine les 1400 milliards de dollars ISO 9000, donc américains. Signe particulier ? Ce remue-ménage se poursuit dans la sphère industrielle avant tout. Signe plus que particulier ? Les convulsions financières constatées jusqu’alors sont le fait de compagnies américaines qui mettent la main sur des compagnies européennes en puisant dans la masse de liquidités qu’elles ont camouflées dans les paradis fiscaux afin d’échapper à l’impôt. Déclinons.

 

Les grandes sociétés américaines autres que les banques, assurances et autres piliers de la finance disposent de liquidités égales au PIB de la… Russie ! Soit 2000 milliards. Ce n’est plus un trésor de guerre, mais bien celui de l’Atlantide. Parmi ces sociétés, selon l’agence de presse Bloomberg, 22 ont « planqué » 984 milliards dans les paradis artificiels de l’économie qui découlent de la vente de leurs biens en dehors du territoire américain. De ces 22, on retiendra que General Electric (GE), qui espère mettre la main sur la française Alstom, a mis de côté 110 milliards alors que Pfizer, qui souhaite conquérir la britannique AstraZeneca, a camouflé 70 milliards. Bien.

 

Cette inclination très marquée pour les entreprises du Vieux Continent a pour moteur ceci : elles sont sous-évaluées et elles sont surtout… étrangères ! Précisons. Si les sommes évoquées étaient rapatriées et utilisées, par exemple, par GE pour acquérir une compagnie américaine, elle serait imposée à taux plein. Si GE parvient à acheter Alstom, alors ce ne sera pas le cas puisque l’investissement aura été accompli avec des dollars situés à l’étranger. Ce n’est pas tout.

 

L’adoration, dans le sens le plus mystique du terme, pour le laisser-faire s’est traduite par la délocalisation des actifs immatériels que sont les brevets et les licences qui produisent, faut-il le rappeler, des masses de revenus. Toujours est-il que les Apple et Pfizer de ce monde ont la possibilité, par exemple, de « placer » leurs brevets en Irlande où l’impôt est timide et, après coup, d'exiger telle somme d'Apple USA ou de Pfizer USA pour l’exploitation du brevet. Ce n’est pas tout (bis).

 

Les acquisitions et fusions enregistrées depuis janvier ont mis en lumière, d’autre part, des écarts géographiques stupéfiants car révélateurs d’un souci méticuleux pour l’égoïsme financier. On s’explique. Si l’américain Pfizer parvient à ses fins, alors le siège social du holding qui découlera de son mariage avec la britannique AstraZeneca aura pignon sur rue à Londres, car l’impôt y est bien moins élevé. Le siège social du géant français des télécommunications SFR, acquis il y a peu par Altice, sera situé au Luxembourg. Celui résultant de la fusion entre le cimentier français Lafarge et le suisse Holcim sera en Suisse. N’eût été la guerre des ego qui a mis fin à la fusion du français Publicis avec l’américain Omnicom, on aurait été témoin des pires égarements de la mondialisation : le siège social aurait été déménagé aux Pays-Bas, le royaume du laxisme en toutes les matières évoquées, et le bureau de la direction à Londres.

 

Tous ces travers financiers confirment la victoire éclatante de la logique des droits sur celle de l’équilibre entre ces derniers et les devoirs. Quoi d’autre ? Ils illustrent à merveille ce qu’écrivait en substance ce cher Honoré de Balzac : « Derrière chaque fortune se cache un crime. »

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7 commentaires
  • Guy Vanier - Inscrit 12 mai 2014 04 h 13

    Et les criminels....

    Ont le support de nos gouvernements élus avec moins de 40% de la population!
    Cherchez l'erreur?
    Vous n'êtes pas tannés de mourir bandes de caves....

  • Raynald Collard - Abonné 12 mai 2014 09 h 01

    Paradis fiscal, M. Couillard?

    Des milliers de milliards dorment dans des paradis fiscaux en attente de se réveiller pour fondre sur les bonnes occasions pour grossir encore plus. Les vieux pays se sont débarrassés de leurs souverains égoïstes et égocentristes qui pompaient pour leur propre "bonheur" les richesses de leurs royaumes.

    Le royaume mondialisé a remplacé tout ça, avec les mêmes effets sur les populations et l'environnement.

    Merci, M. Truffaut, pour ce portrait dévastateur du royaume mondialisé. Je le lis, moi, comme une prédiction de la prochaine grande révolution. Qui sera mondiale, celle-là, mais menée sur le terrain par des petites unités de population qui clameront: assez, c'est assez!!

    Raynald Collard, citoyen du monde, mais avant tout un citoyen du Québec écoeuré de s'en faire passer.

  • Paul-André Sansregret - Abonné 12 mai 2014 09 h 56

    Un capitalisme qui tue, une fausse démocratie

    M. Truffaut, Merci pour vos constats.
    M. G.Vanier , votre commentaire m'apparaît fort pertinent
    Et je suis très très tanné. Que faire ?
    Entre la chair et l'os la colère s'installe...

  • Murray Henley - Inscrit 12 mai 2014 11 h 20

    Les entreprises profitent de la compétition fiscale

    Les entreprises profitent de la compétition fiscale entre les pays et même, en Amérique, entre provinces et états.

    Cette compétition est elle même le résultat de la volonté des politiciens de favoriser la création d'emplois et les investissements dans leur juridiction, afin de récolter des votes.

    À titre d'exemples: le Tennessee qui a ravi l'usine québécoise d'Électrolux à coup de concessions fiscales, même après que cette entreprise ait obtenu l'aide d'Investissement Québec; la surenchère de crédits d'impôts pour le cinéma et la production de jeux vidéo à laquelle se livrent des provinces canadiennes et états américains; les rabais d'électricité consentis aux multinationales de l'aluminium par le Québec, qui dépassent la valeur de chaque emploi maintenu.

    Les entreprises profitent de leur capacité de faire chanter les gouvernements. Celles qui ne le feraient pas seraient défavorisées par rapport à leurs compétiteurs.

    Il n'y a pas de solution facile à cette dynamique, ni d'ailleurs de solution difficile.

  • Louise Gagnon - Inscrite 12 mai 2014 11 h 26

    Une Fédération mondiale

    À quand le débat pour une véritable gouvernance mondiale?
    Le seul moyen de mettre fin au chaos du Far West,
    toujours en cours.
    On me replique habituellement que tout le monde serait contre.
    Est-ce bien vrai? Qui en aurait peur et pourquoi ?