L'Église catholique dans la tourmente

Après avoir minimisé l'ampleur de la controverse entourant les sévices sexuels commis par des prêtres sur des enfants américains, le pape a subitement corrigé le tir et convoqué d'urgence les cardinaux à Rome. Il était temps!

L'éternité, si l'on peut dire, qu'a mise le Vatican à réagir publiquement à la crise qui secoue le clergé américain est elle-même symptomatique d'un certain nombre de problèmes avec lesquels l'Église est aux prises, notamment la croyance voulant que l'institution n'a de comptes à rendre à personne. Mais des millions de fidèles américains, secoués à la fois par l'étendue des crimes sexuels des ecclésiastiques pédophiles et les efforts considérables déployés au fil des ans par leurs supérieurs pour camoufler ces sévices, exigent aujourd'hui des explications. Et des changements.

L'Église américaine avait pourtant donné l'impression de contrôler la situation alors que chaque diocèse avait officiellement opté, au cours des dernières années, pour la suspension de tout prêtre soupçonné de pédophilie. Mais la réalité n'avait souvent rien à voir avec les bonnes intentions, comme l'a révélé le Boston Globe en janvier dernier. Le quotidien nous apprenait en effet que le très influent cardinal Bernard Law, archevêque de Boston, avait protégé durant de longues années un prêtre, aujourd'hui en prison, qui avait commis des crimes sexuels sur au moins 130 enfants. Le diocèse, qui avait jusque-là réglé les cas d'agression par des accords privés en dédommageant discrètement les victimes, a été forcé de remettre à la justice une liste de 80 prêtres suspects. Peu de temps après, l'évêque de New York a dû imiter son collègue en remettant lui aussi une liste de 40 noms aux autorités. Puis, d'autres ont suivi à mesure que les victimes rompaient le silence.

Les États-Unis ne sont pas seuls dans cette tourmente. Des scandales ont éclaté au Mexique, en France, en Grande-Bretagne, en Irlande et, bien entendu, ici même, où un comité des enfants victimes de sévices sexuels et physiques dans des établissements québécois a récemment vu le jour et où on peut s'attendre à des poursuites pour sévices sexuels.

Aux États-Unis, les poursuites judiciaires risquent de coûter très cher. Cet aspect financier est fondamental puisque le clergé américain est, avec l'Église allemande, celui qui envoie les plus importantes contributions au Vatican. Des diocèses seront sans le sou, d'autres devront vendre des propriétés ou renoncer à des projets scolaires ou autres en milieux défavorisés. Les organismes catholiques de bienfaisance dépensent chaque année 2,3 milliards de dollars pour venir en aide aux plus démunis. Les donateurs risquent de se faire moins généreux au cours des mois à venir. Ou d'exiger une transparence qui fait cruellement défaut à l'heure actuelle, de très nombreux diocèses refusant de divulguer la moindre information sur l'état de leurs finances et de leurs dépenses. Plusieurs fidèles se rendent compte aujourd'hui avec consternation que le clergé est demeuré totalement à l'écart des transformations sociales et politiques des dernières décennies, tendant vers une démocratisation des instances décisionnelles. Ils se demandent en outre si les hauts responsables de l'Église catholique sauront reconnaître que ce fonctionnement en vase clos, loin de tout regard extérieur, a largement contribué à laisser impunis les agressions à caractère sexuel. En fait, les révélations des dernières semaines permettent de constater qu'un véritable système de protection des fautifs était en place au sein du clergé américain.

L'Église n'avait pas et n'a toujours pas, peu s'en faut, le monopole des crimes de nature sexuelle, et les études démontrent que la majorité des pédophiles choisissent pour victimes des membres de leur propre famille. Il n'en reste pas moins que le bris de confiance est particulièrement odieux lorsqu'il survient au sein d'un groupe de personnes censées être des gardiens de la moralité. Des évêques estiment qu'un débat sur le célibat des prêtres s'impose ou qu'il faut à tout le moins s'interroger à savoir si le célibat contribue à attirer des candidats susceptibles de commettre des crimes sexuels. La question revêt une acuité particulière à un moment où les candidats à la prêtrise se font rarissimes.

Toute cette affaire entraîne dans la tourmente, malgré eux, des milliers de prêtres dignes de confiance, au service de leur communauté. Pour eux, pour les nombreuses victimes de sévices sexuels et pour des millions de fidèles, il faut souhaiter que le Vatican ne se contentera pas de quelques belles paroles visant à sauver les apparences lorsqu'il rencontrera les 13 cardinaux américains, la semaine prochaine. Car ce sont les fondements mêmes de l'Église qui sont ébranlés.