Il y a malaise

Daniel Johnson a balayé du revers de la main mardi le questionnement que soulève son rôle au sein du comité de transition libéral, alors qu’il occupe des fonctions rémunérées auprès d’entreprises privées. Et pourtant, questions il y a.

En entrevue mardi avec Benoît Dutrizac sur les ondes du 98,5, Daniel Johnson s’étonnait, non sans une certaine condescendance (des gens « qui n’ont pas l’air familiers avec ces choses-là », disait-il), du commentaire de professeurs d’éthique qui, interrogés par Le Journal de Montréal,qui a dévoilé l’histoire, voyaient un grand potentiel de conflit d’intérêts dans le rôle qu’il joue à la fois auprès d’entreprises privées intéressées par l’obtention de contrats publics et comme conseiller du nouveau premier ministre Philippe Couillard.

 

Pour sa défense, M. Johnson a fait notamment valoir qu’il n’est pas un lobbyiste pour les entreprises en question — à preuve, il n’est pas inscrit au Registre des lobbyistes — et que c’est comme bénévole qu’il oeuvre auprès des libéraux. Une réponse très juridique qui ne règle en rien l’aspect éthique des choses auquel on aurait pu croire la classe politique devenue sensible, effets corollaires de la commission Charbonneau obligent.

 

Le bénévolat en soi pose problème. Pendant qu’il oeuvre auprès du chef libéral devenu premier ministre, depuis l’automne dernier en fait, M. Johnson a continué d’être rémunéré par Bombardier. Il souligne qu’il ne fait pas partie de la direction de l’entreprise, qu’il n’y est qu’administrateur. Mais ce rôle n’a rien de symbolique : Daniel Johnson en tire un salaire de 160 000 $ par année. Il est donc payé par l’entreprise privée pour participer à la mise en place d’un gouvernement qui doit voir à la chose publique. Malaise éthique certain, lié à « une culture où les gens passent de l’entreprise publique au privé et vice versa, et où on n’arrive plus vraiment à distinguer l’un de l’autre », pour reprendre les mots du professeur Jean-Marc Piotte, cité par Le Journal de Montréal, l’un de ceux qui ne sauraient pas de quoi ils parlent, selon M. Johnson.

 

Celui-ci affirme que son rôle au privé, où il est également administrateur d’une firme de génie-conseil, n’est pas de représenter les intérêts d’un client. Soit, mais force est d’admettre qu’il a des entrées privilégiées à la fois auprès du nouveau gouvernement et d’entreprises qui font affaire avec des ministères. Or, son rôle actuel va un cran plus loin que le simple réseautage politique et professionnel : M. Johnson contribue présentement à former l’armature du prochain gouvernement.

 

Il est facile de jouer sur les mots en disant qu’il ne s’occupe pas de former le conseil des ministres, prérogative du premier ministre. Mais son rôle n’est pas celui d’un administrateur de l’appareil public au sens technique du terme. Il s’assure que la structure gouvernementale traduise les engagements électoraux, cette structure comprenant des choix de sous-ministre, de chefs de cabinet… Il n’y a pas que les ministres qui donnent une couleur à l’appareil gouvernemental.

 

Or, cet appareil, nous le voyons bien avec les travaux de la commission Charbonneau, a besoin d’être dépolitisé et surtout déprivatisé. Que M. Johnson, un ancien premier ministre, aborde la question avec autant de légèreté et que M. Couillard ne lui ait pas demandé de se dégager au cours des derniers mois de ses engagements auprès du privé, ne serait-ce qu’en prenant un congé sans solde, montrent bien que les libéraux n’ont toujours pas compris certaines leçons. On garde toujours le pied entre deux mondes sans voir les conflits de loyauté qui peuvent en découler à des moments pourtant charnières, comme celui de la mise en place d’un nouveau gouvernement. Ce n’est plus juste l’éthique qui pose problème, c’est le jugement.

NOUVELLE INFOLETTRE

« Le Courrier des idées »

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront la fin de semaine du 19 janvier 2019.

87 commentaires
  • Claude Laferrière - Inscrit 23 avril 2014 00 h 49

    Modèle US

    Mais il dispose d'un accès à l'information privilégiée qui peut avoir une grande valeur matérielle. Le modèle US a cherché a dénoncer justement la connaissance d'informations privilégiées ('inside information") de la part de membres du Congrès, informations obtenues de représentants du secteur privé à l'occasion de comparution à huit clos devant des comités du Sénat ou de la Chambre. Cette situation a provoqué une mini révolution même parmi les démocrates.

    Ici, un professionnel participe dans les activités les plus stratégiques de l'État comme bénévole sans être inscrit comme lobbyiste mais disposant d'un accès à un information pouvant avoir une grande valeur économique.

    En cas de transaction boursière suspecte, le modèle US commande "disclose or abstain"...divulguer l'information dans un délai statutaire raisonnable avant de transiger. Au Canada, il faudrait démontrer que l'information a servi ou justifier la transaction...le mobile en fait. Ô Canada, terre d'insiders...

    Pour conclure, on doit montrer l'utilisation de l'information au Canada donc une faute ou un délit alors qu'aux USA l'accès à l'information si démontré contraint à divulguer ou rendre public, en raison d'une présomption découlant du fait de ne pas divulguer... ou quand il manque LA BIG PICTURE.

    Le bon sens de la logique américaine qui s'impose d'elle-même, nous fait présumer de ce que devrait être notre loi alors que cette dernière est complètement tordue.

    • Guy Vanier - Inscrit 23 avril 2014 09 h 15

      Le bonhomme à la tête du PLQ a changé mais pas le PLQ.......
      Encore 4 belles années de ça parti-là!

    • François Ricard - Inscrit 23 avril 2014 11 h 35

      Les fautes en éthique sont beaucoup plus graves ici qu'ailleurs parce que, dans notre systéme parlementariste à la britannique, le législatif et l'exécutif se trouvent dans les mêmes personnes. L'influence exercée a une double portée.
      À quand un régime républicain démocratique qui ferait une nette différence entre les trois pouvoirs: le législatif, l'exécutif et le juridique?

    • Claudine Gaudreau - Inscrite 23 avril 2014 12 h 33

      Une condescendance bien libérale!
      Ce mandat sera long.

  • Jean-Marc Pineau - Inscrit 23 avril 2014 01 h 32

    Éthique et Libéraux = inconcilable

    Comme vous avez raison, Madame Boileau, une fois de plus !
    Je m'étais posé cette question, il y a quelques jours, au sujet des conflits d'intérêts plus que potentiels dans le cas de certaines personnes qui gravitent autour de Philippe Couillard, et principalement Daniel Johnson... Je n'ai pas eu le temps d'écrire des commentaires à ce sujet mais, vous avez tout à fait raison : l'affaire est grave.
    Philippe Couillard est élu et doit former un gouvernement mais, par les personnes chargée de « préparer la transition », c'est comme si la formation du prochain gouvernement était confiée à Bombardier, à Power Corporation, Groupe Desmarais, etc.
    Bien sûr, on répondra, comme le fait M. Johnson, en jouant sur les mots, mais en ne répondant pas à la vraie question. Les Libéraux sont experts dans cet art subtil de répondre aux questions de manière à faire croire aux crédules qui ne pensent pas plus loin que la question n'a pas lieu d'être posée, puisqu'on a une réponse toute faite (comme les cassettes de Bourassa, qui se sont améliorées depuis le temps). Ils ont cet art de répondre aux questions en prenant ceux qui les posent pour des imbéciles et en les ridiculisant à la grande joie des électeurs de ces Libéraux.
    Nous le savons longtemps, n'est-ce pas, que l'éthique et les Libéraux, c'est pratiquement inconciliable et, jour après jour, semaine après semaine, ces Libéraux en font la démonstration de manière si flagrante !
    (à suivre)

  • Jean-Marc Pineau - Inscrit 23 avril 2014 01 h 33

    Éthique et Libéraux = inconciliable (suite et fin)

    De plus, ces Libéraux prennent pour du jugement ce qui n'est que raisonnement (faussement logique), volontairement trompeur. Et dans bien des cas, ce n'est pas de raisonnement que l'on devrait parler pour décrire cette activité, mais plutôt de « résonnement ».
    Que Daniel Johnson fasse semblant de ne pas voir le problème, ce n'est que « normal » ; lui et ses semblables réussissent leur carrière en répétant toujours, quelle que soit la situation, la réponse que fournissait à chaque fois Jean Charest lorsqu'on mettait en doute son intégrité, son sens de l'éthique, et ceux de son gouvernement : « Il n'y a pas de problème ».
    Après l'affaire de l'Arabie saoudite, qu'il n'a jamais vraiment expliqué, M. Couillard devenu premier ministre du Québec devrait, lui, au nom de l'éthique et de la transparence, voir le « problème » où ses sbires n'en voient pas.
    « Transparence » à la bouche, mais « opacité trouble » dans l'action ; M. Couillard n'a même pas, dans la pratique, l'apparence de transparence.

    • Pascal Normandin - Inscrit 23 avril 2014 09 h 11

      "Une culture où les gens passent de l’entreprise publique au privé et vice versa, et où on n’arrive plus vraiment à distinguer l’un de l’autre», ça ne vous fait pas penser à un certain PFK, tellement habile à se faire payer une réseau de câblodistribution et tout récemment un amphithéâtre fort coûteux - selon des conditions secrètes à l'abris de la Loi sur l'accès à l'information (merci Pauline!!), pour agrandir et agrandir de nouveau son bel empire Quebecor dont il est actionnaire majoritaire.

      Mais bon, c'est vrai qu'il le fait pour une cause si noble...

    • Jean-Marc Pineau - Inscrit 23 avril 2014 11 h 28

      @ M. Normandin : Vous citez une phrase très juste de Mme Boileau, mais vous vous en servez pour dire n'importe quoi. Je vous répondrai simplement que vous avez l'art, comme les inconditionnels défenseurs de ce que dénonce l'éditorial de Mme Boileau, de comparer la gestion de l'État, qui devrait être faite selon les normes éthiques les plus rigoureuses, à la gestion des affaires privées, soumises aux règles du monde des affaires dans un pays libre.

    • Jean-Philippe Delorme - Abonné 23 avril 2014 11 h 31

      @ M. Normandin
      Rien à voir.
      PKP n'est pas dans le cercle rapproché du gouvernement.
      Il ne reçoit pas de salaire du privé.
      Ses actions sont placées dans une fiducie sans droit de regard.
      Tout le contraire de M. Johnson.
      C'est sûr que si, comme vous le faites, plusieurs électeurs ne sont pas capables de faire ce genre de distinctions, on n'est pas sortis de l'auberge...

    • Florence Péloquin - Abonnée 23 avril 2014 12 h 12

      En vous lisant, M. Normandin, difficile de ne pas penser à la parabole de la pauille et de la poutre (Évangile de Luc, 6, 41).

  • Pierre Labelle - Inscrit 23 avril 2014 04 h 22

    Le naturel revient au galop!

    Certaines cultures ont la vie dure. On pourrait dire, sans trop de peur de se tromper, que Johnson prépare la table pour un éventuel futur festin; untel à tel ministère de sorte que..., tel autre mon Philippe tu devrais le nommer aux transports, car avec tous ces grands projets que tu veut mettre de l'avant.... Est-ce que c'est comme cela que Daniel et Philippe ont travaillé à choisir ces ministres...., ça je ne le sais pas mais ce que je sais par contre c'est; avoir choisi ce Jonhson comme "conseiller" n'est pas le fruit du hasard, pas plus le fait de sa "petite expérience" comme premier ministre, après tout, le peu de temps qu'il a occupé ce poste n'est déjà plus dans nos mémoires. Chez les Jonhson, l'opportunisme est une affaire de famille, le père et les deux fils ont occupés le poste de 1er ministre, chacun pour un parti différent; U.N, PQ, PLQ, qui dit mieux.....

  • Christian Boutin - Inscrit 23 avril 2014 04 h 37

    Aveuglement volontaire ou non ?

    Le gros problème là-dedans c'est que justement M. Johnson n'en voit pas de problème. En plus M. Couillard n'en voit certainement pas puisqu'il a travaillé avec M. Johnson pour son élection et que M. Johnson conseille M. Couillard pour la formation du conseil des ministres.