Dépossession technique

Une voix se fait entendre en nous : « Je n’y comprends absolument rien. Mais cela doit être grave. » Voilà comment nous nous sentons — la plupart d’entre nous, du moins — devant les informations sur la faille informatique Heartbleed, qui met à risque nos données : c’est-à-dire démunis. Un sentiment plus fréquent que jamais dans notre monde, puisque les problèmes informatiques et techniques sont quotidiens.

 

Déjà dans les années 1950, la philosophe Hannah Arendt soulignait que « chaque progrès dans la science au cours des dernières décennies, dès l’instant qu’il a été absorbé par la technologie et par elle introduit dans le monde factuel où nous vivons notre vie quotidienne, a apporté une véritable avalanche d’instruments fabuleux et de machines toujours plus ingénieuses ». Conséquence : il est chaque jour « plus improbable que l’homme rencontre quelque chose dans le monde qui l’entoure qui n’ait pas été fabriqué par l’homme et ne soit, par conséquent, en dernière analyse, l’homme lui-même sous des masques différents ».

 

Jadis démuni face à la nature et à ses phénomènes déconcertants, l’être humain a su comprendre, expliquer son environnement et a amélioré son sort. Mais il se voit de plus en déconcerté par cette ère technique où il est entouré d’inventions humaines raffinées et déconnectées des sens. Plus possible avec la technologie contemporaine d’être comme ces surdoués de jadis qui démontaient et remontaient les outils mécaniques pour en comprendre le fonctionnement. Tentez de démonter votre iPhone pour voir !

 

Caricaturons : nous nous retrouvons de plus en plus souvent dans une situation s’apparentant à celle où notre mécanicien nous expose l’état de notre auto. On l’écoute poliment, sans broncher : le système informatique a été redémarré ; les freins sont usés, le filtre à air aussi, etc. « Renoncer aux travaux ? Les risques graves ! », nous fait-il comprendre avant de nous révéler qu’il en coûtera quelque 1000 $. Démunis, dans le doute, on accepte de payer.

 

La technique rend d’innombrables services, mais nous dépossède au profit des détenteurs de ce savoir. Lesquels peuvent nous faire avaler la thèse d’un bogue de l’an 2000… ou encore des augmentations mirobolantes des coûts de tous nos grands projets informatiques. La voie d’avenir n’est sans doute pas de relancer le mouvement des « luddites », mais tient plutôt dans trois pistes raisonnables : meilleure formation scientifique et technique pour tous, prudence et scepticisme.

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4 commentaires
  • Eric Lessard - Abonné 15 avril 2014 07 h 34

    Une série de neuf chiffres

    Ce qui me semble évident, c'est l'absurdité de laisser une série de neuf chiffres être la preuve ultime de votre identité.

    Une carte blanche, avec neuf chiffres dessus, pas de photo, pas d'adresse, même pas besoin de la carte, seulement la série de chiffres, qu'on conseille de bien cacher dans un endroit sûr.

    Cette faille informatique aurait durée deux ans... Bien-sûr qu'il faut mieux protéger les données confidentielles, mais il est absurde que la possession d'une série de neuf chiffres donne le pouvoir de briser des vies, voler les identités et ainsi de suite, alors que la personne avec l'identité volée se retrouve sans défense.

    La chose me semble assez facile à comprendre.

  • François Dugal - Inscrit 15 avril 2014 08 h 19

    Le député de Roberval

    Monsieur le ministre Denis Lebel, député de Roberval, disait, en guise d'excuses, que le vol informatique était un mal planétaire et, par le fait même, inévitable.
    Les citoyens canadiens remercient le gouvernement fédéral de nous protéger avec tant de vigueur.

  • Marc Davignon - Abonné 15 avril 2014 09 h 26

    HUM!

    Vous donnez un exemple technique, mais l'informatique n'est pas la machine technique que vous utilisez. Ça, c'est le début du problème : la confusion des genres.

    Depuis de début de l'ère «informatique», il y eut les machines, d'accord. Cependant, il y a eu aussi le logiciel. En 1968 les gens de l'OTAN constataient que l'informatique était devenue un véritable capharnaüm (SOFTWARE ENGINEERING, Report on a conference sponsored by the NATO, SCIENCE COMMITTEE, Garmisch, Germany, 7th to 11th October 1968), or, pour y voir plus clair et que les échanges entre fournisseurs et demandeurs puissent être plus harmonieux et efficaces, ils décidèrent de mettre en place le domaine du «génie logiciel».

    En 1987, le groupe Standish fit un rapport nommé «CHAOS». Ce rapport nous informe que plus de 31 % des projets sont annulés avant d'être mis en oeuvre, 52 % des projets ont un dépassement de budget qui est, en moyenne, de 189 % de leurs estimations initiales. En fait, seulement 16 % des projets seront considérés comme des «réussites» (fonctionnalité satisfaisante, dans les temps et le respect de budget initial). En 2006, Robert N. Charette , se demandait «Why Software Fails» (pourquoi le logiciel déçoit). Et le logiciel continu à décevoir. Pourquoi?

    Le problème majeur? De croire que l'informatique c'est la machine devant vous. Même si vous pouvez faire l'utilisation d'une plume et que vous pouvez écrire sans fautes, cela ne fait pas de vous un écrivain! Le charlatanisme a un prix.

    Un technicien n'est pas un informaticien, un gestionnaire n'est pas un informaticien. L'informatique n'est pas le simple assemblage de composantes technique. L'informaticien n'a pas d'association professionnelle et cela pourrait contribuer à une gestion plus saine de l'informatique.

  • André Rocque - Abonné 16 avril 2014 08 h 59

    Informatique et bogues

    Je souhaite apporter une précision au sujet du bogue de l'an 2000, mentionné dans l'article. Grâce à de très sérieux et de très coûteux préparatifs, le bogue de l'an 2000 n'a pas causé de grands dégâts. Mais il en a causé: chez un service de répartition d'ambulances en Ontario et chez une entreprise de guichets automatiques en Angleterre selon ce que j'ai lu à l'époque; il y aurait eu un troisième cas aux États-Unis, mais les dépêches successives que j'ai vues dans le Devoir n'en ont pas donné le détail.

    Quant aux préparatifs, j'ai assisté à un «briefing» organisé le 23 mars 1999 par Merrill Lynch à Montréal. La responsable du groupe d'intervention sur le bogue pour le Québec a souligné qu'elle ne garantissait pas qu'il n'y aurait pas de pannes, mais qu'elle garantissait qu'il y aurait des équipes de réponse rapide prêtes à intervenir à minuit le 31 décembre. J'ai conservé le document distribué lors de la rencontre (une trentaine de pages pour acétates).

    Par ailleurs, dans le Devoir du 12.8.1998, on pouvait lire, de Nicole Léger, «Le “bogue de l’an 2000”, une menace sans pareil».

    Il ne faut donc pas croire qu'il s'agissait d'un canular ou d'une tentative d'extorsion. Beaucoup de gens sérieux et informés ont craint le pire. Plus largement, la complexité d'un outil le rend plus susceptible aux bris comme au sabotage en plus de le rendre plus difficile à comprendre et à utiliser à bon escient.

    André Rocque
    Département de philosophie
    Collège Montmorency

    Journaliste et chroniqueur scientifique
    à la Radio communautaire CIBL-FM
    de 1984 à 1993.
    Chargé de cours en Éthique des affaires
    à l'UQTR (dép. de philo.) de 1996 à 1998.