Mentir pour convaincre

En présentant son dernier budget, le ministre fédéral des Finances, Jim Flaherty, a accompagné l’exercice d’un Rapport sur l’emploi qui concluait à l’excellente performance du Canada en matière de création d’emplois depuis la crise de 2009. Le document confirmait les affirmations du gouvernement Harper et des ténors de l’industrie selon lesquelles le pays faisait face à une grave pénurie de main-d’oeuvre qui menaçait son avenir.

 

Or une nouvelle étude effectuée par le directeur parlementaire du budget (DPB), Jean-Denis Fréchette, permet de contester ces résultats sur la base d’une analyse neutre et rigoureuse.

 

Selon le DPB, qui utilise des données trimestrielles au lieu de comparer deux mois pris isolément à quatre ans d’intervalle, l’économie canadienne n’a pas complètement récupéré le terrain perdu et le nombre de chômeurs est encore de quelque 234 500 supérieur à ce qu’il était le trimestre précédant la récession.

 

Les données recueillies depuis aussi loin que 1998 « confirment l’hypothèse selon laquelle il y a persistance de ressources inutilisées dans l’économie canadienne ».

 

En fait, seule la Saskatchewan ferait face à une augmentation du nombre de postes vacants. Et si inadéquation il y a entre main-d’oeuvre et marché du travail, ce sont surtout les jeunes dont les compétences sont trop souvent sous-utilisées qui en font les frais, et non l’inverse comme l’affirme Ottawa ! Le DPB se montre très critique de la méthodologie adoptée par le ministère des Finances, ou plutôt de l’absence de méthodologie, puisque l’analyse ne se réfère même pas à des périodes comparables.

 

En somme, tout en restant très poli dans sa critique d’un rapport qu’il qualifie « d’apport appréciable au débat national », le DPB n’en rejette pas moins les conclusions autant que l’analyse.

 

Or, rappelons-nous que c’est précisément parce qu’il y aurait pénurie de main-d’oeuvre que le gouvernement Harper a lancé sa réforme de l’assurance-emploi destinée à forcer les chômeurs à accepter n’importe quel emploi ou à quitter leur région. Que c’est pour cette même raison qu’il a voulu rapatrier l’argent de la formation de la main-d’oeuvre pour le verser directement aux entreprises, une réforme rejetée par les partenaires du marché du travail au Québec.

 

Loin de fournir un éclairage neutre sur l’état du marché du travail cinq ans après la récession, loin d’alimenter la discussion par des données objectives, le ministère des Finances trompe la population pour satisfaire les ambitions politiques du gouvernement.

 

N’est-il pas troublant de constater que ce gouvernement utilise ainsi ses fonctionnaires pour déformer la réalité dans la production d’études qui devraient être sans reproche sur le plan scientifique ?

 

Au fait, à quand une telle fonction de chien de garde de l’intérêt public au Québec ?

2 commentaires
  • Jean-Pierre Aubry - Abonné 28 mars 2014 08 h 33

    Un directeur parlementaire du budget pour le Québec

    Excellent éditorial. Ce dossier me porte à croire qu'il serait souhaitable que tous les partis politiques du Québec s’engagent dans la présente campagne électorale à supporter la création d’un poste de Directeur parlementaire du budget de façon à ce que la population du Québec ait régulièrement des analyses plus indépendantes de la situation budgétaire et financière de son gouvernement.

    Jean-Pierre Aubry
    Économiste

  • Marc Bergeron - Inscrit 28 mars 2014 17 h 35

    @Jean-Pierre Aubry

    Excellente idée. Mais pensez-vous que comme le propose M. Legault, que si il était au pouvoir, il demanderait un rapport indépendant sur les états financier?