Laissés seuls

L'éducation n’est pas en voie d’être un des thèmes majeurs de la présente campagne électorale. Si on en parle, c’est par la voie des structures à alléger. Le chef libéral Philippe Couillard évoquait mardi une coupe du nombre de fonctionnaires du ministère de l’Éducation pour transférer l’argent à la lutte contre le décrochage scolaire, notamment l’aide aux devoirs au secondaire. Un peu moins de ci, un peu plus de ça et la sauce prendra.

 

La vraie vie est autrement plus complexe. Elle ressemble davantage à cette histoire que Le Devoir relatait en une de son édition de mercredi : des notes que l’on tripote en arguant de pédagogie. D’un côté, il y a une direction qui estime que dès lors qu’un élève est en échec, on ne fait que l’écraser davantage en lui mettant 0 % ou 22 % ; la note de 40 % démontre tout aussi bien que le jeune n’a pas réussi. De l’autre, il y a des professeurs qui additionnent : devoirs pas faits +examens ratés =rien à noter. Entre les deux, des élèves fragiles, qui vivent de grandes difficultés personnelles, à risque de décrocher.

 

Cette affaire se déroule dans une école secondaire de Repentigny, mais elle est emblématique d’une dynamique qui a cours dans bien des classes du Québec. Dans une société qui ne voit plus l’éducation que sous l’angle du décrochage, quelle est la marge de manoeuvre des enseignants ? Jusqu’où doivent-ils tout tenter en faveur des élèves ? Jusqu’à très loin, ne cesse-t-on de leur dire, refusant d’entendre que sous couvert de compassion, on se tire dans le pied.

 

Le décrochage des élèves ne peut en effet être dissocié de celui des enseignants. En début de carrière, ils seraient entre 20 % et 30 % à quitter la profession, et ils le font plus vite que leurs prédécesseurs des années 80 et 90, disent les rares études sur le sujet. Ils partent parce qu’on les envoie dans les milieux les plus difficiles, certes, mais aussi parce qu’ils manquent de soutien.

 

On imagine dès lors le sentiment de professeurs qui, confrontés à des adolescents difficiles avec tous les problèmes d’encadrement que cela sous-entend (de la rébellion en classe jusqu’à ne pas se présenter aux examens), se voient désavoués par une direction qui juge qu’ils donnent de mauvaises notes en guise de punition ! Par souci de ne pas déconsidérer un jeune, on déconsidère son enseignant. Le message est troublant.

 

Plusieurs déplorent le manque de rigueur et d’efforts à l’école, démontrait mercredi un sondage de Radio-Canada. Les profs ne sont pas sans reproche, mais de nos jours, ils sont en butte à des parents et des élèves convaincus de leur bon droit, et à des élus qui veulent des statistiques positives, ce qui influe sur tout le système, directions d’écoles incluses. Il est souvent bien seul l’enseignant, et cela est au coeur de bien des lacunes du système scolaire. Mais nul n’en fera un sujet d’élections.

18 commentaires
  • François Dugal - Inscrit 12 mars 2014 22 h 34

    Le MELS

    Le dernier chapitre de la saga des notes vient de s'écrire: "donner" 40% à ceux qui méritent un gros zéro. Il ne faut pas décourager ces chers anges ...
    Mais ce geste, qui n'est pas désavoué par le MELS, à des effets pervers. Pourquoi travailler quand j'ai des notes gratuitement, s'esclaffe le cancre. Pourquoi travailler quand les notes ne veulent plus rien dire, se dit l'élève motivé.
    Cette situation met en relief la tendance lourde dans un ministère qui allie éducation, loisirs (...) et sports; l'exemple de la médiocrité vient d'en haut.
    Vous rêvez d'avoir un pays basé sur l'excellence et le savoir?
    Oubliez ça.

    • Paul Gagnon - Inscrit 13 mars 2014 10 h 53

      Quand les premiers tests dits objectifs (choix de réponses, habituellement 5) sont apparus dans les années soixante, nous, les étudiants, nous sommes dit : « nous avons désormais 20% des points en partant (par simple hasard) d’avoir une bonne réponse, faisons donc un petit effort pour avoir le reste qui nous manque ». Ça vaut ce que ça vaut, mais on n’arrête pas le « progrès », aujourd’hui on distribue les points au petit bonheur! Bienvenue dans le meilleur des mondes « pédagogiques » possible!

  • Léandre Nadeau - Inscrit 13 mars 2014 01 h 11

    Très bon commentaire madame

    Très bon commentaire. Le travail de l'enseignant est tellement important. Autrefois, il y a très longtemps, le maître était très respecté, très valorisé. Il faudrait trouver un moyen de le remettre en selle. Un beau défi pour le ou la prochaine ministre de l'éducation. Fouiller la question avec eux et ensuite faire preuve de créativité et de beaucoup de leadership.

  • Claude Paradis - Abonné 13 mars 2014 07 h 06

    Seuls, nous sommes bien seuls

    Oui, nous sommes bien seuls... Et c'est ainsi dans l'ensemble du système d'éducation québécois. J'enseigne le français et la littérature au collégial depuis 1990. Jamais je ne me suis senti aussi seul de relever les fautes de mes élèves, de le faire à répétition dans l'espoir de les voir améliorer leur français, dans l'espoir de leur transmettre le souci de la langue. Au cégep où j'enseigne, nous enlevons 1% pour chaque faute de langue. Comme mes élèves commettent en moyenne entre 30 et 40 fautes dans un texte d'environ 900 mots, la moyenne des travaux dépasse rarement 50%. Combien d'élèves passeront mon cours? Chaque session, je vis les mêmes angoisses. Je suis seul devant un mur d'élèves en situation de probable échec. Je bûche quand même sur les copies, je relève les fautes, j'explique à même les copies quelles sont les raisons des fautes, je propose des rendez-vous aux élèves, j'en rencontre des dizaines à mon bureau... À la fin de chaque session, je constate que certains élèves s'en sortent, en général ceux qui ont pris au sérieux mes remarques, mes commentaires. Pourtant, trop d'élèves demeurent convaincus que c'est moi qui exagère, d'autant plus qu'avant moi ces élèves ont réussi leurs cours, et même leurs cours de français. Si vous saviez comme je me sens seul!

    • Claude Smith - Abonné 13 mars 2014 11 h 42

      Ce n'est pas surprenant que beaucoup d'étudiants se soucient peu de la qualité de leur français oral et écrit. Quand on voit une radio poubelle se moquer d'une politicienne parce qu'elle parle correctement son français,on réalise qu'il existe une contre-culture qui valorise cet état de fait. Il est de bon ton dans plusieurs milieux de mal parler et surtout de mélanger sans vergogne le français avec l'anglais.

      Claude Smith

    • Marie-Ève Mathieu - Abonnée 13 mars 2014 12 h 42

      En corrigeant mes copies de littérature, je me dis la même chose ou à peu près: pourquoi sommes-nous les seuls à nous préoccuper de la qualité de la langue? Nos directions s'en foutent, elles administrent, nos étudiants n'ont pas toujours les ressources dont ils auraient besoin ou sinon la volonté d'améliorer leur langue. Le marché du travail et la société en général n'en ont rien à faire: ce n'est pas immédiatement productif. Pourquoi continuons-nous à nous en soucier si ça n'intéresse personne?
      Et pourtant, je relève consciencieusement chaque erreur pour faire échouer les trois-quarts de mes classes (les miens sont particulièrement faibles en orthographe, même s'ils sont très brillants par ailleurs). Le seul autre moment où je ressens autant l'absurde, c'est quand je vais faire un débat à la chambre de commerce pour présenter le programme de mon parti - vous devinez que je ne me présente pas pour la CAQ.

    • Raymond Turgeon - Inscrit 13 mars 2014 13 h 59

      Je compatis.
      Vous n'êtes pas certes responsable des carences cumulées par vos étudiants. Nous le sommes tous.
      À mon avis, avant de rapatrier l’argent honteusement versé aux écoles privées au détriment du régime public, ce qui m'apparaît essentiel, il faut revaloriser à tout prix l’éducation qui a nettement perdu des plumes à l'égard de l'importance qu'on lui accorde, et cesser de laisser passer tous ces caprices individualistes qui distraient l’élève pendant les mois scolaires et dont nous sommes aussi tous responsables.
      Il ne faut pas perdre de vue que l'éducation vise aussi à assurer la responsabilisation des individus, un aspect négligé de nos jours.
      À cet égard, les commissions scolaires devraient en faire la promotion d'une manière mieux sentie avant de céder à la complaisance devant certains parents qui croient que l'école doit vibrer à leur diapason.
      Il faudra installer les structures et les moyens nécessaires afin que le plus grand nombre des élèves puissent évoluer dans leur cheminement en suivant le cours normal prévu sans sacrifier les acquis, quelque soit le niveau de l'élève.
      Des mesures de la même importance prendront en charge les élèves en difficultés avec le souci de nourrir l’estime de soi. À cet effet, on favorisera, au primaire et au secondaire, la mixité des élèves plus à l'aise et ceux qui cheminent plus difficilement dans toutes les activités, et on fera la promotion de l’égalité et de l'équité entre tous les élèves afin que ceux qui connaissent certaines difficultés ne soient ni marginalisés, ni stigmatisés.
      Tant que les ressources pédagogiques humaines nécessaires ne seront pas adéquatement déployées, il faudra contenir l’engouement débridé à l’endroit de l’usage des technologies modernes, si séduisantes soient-elles.
      Le savoir transmis se voudra universel afin de ne pas négliger certains aspects du développement, et l’amour de la langue et sa promotion deviendront une préoccupation normale.
      Il faudra que l’élève s’approprie son

    • Claude Paradis - Abonné 13 mars 2014 16 h 39

      J'ajouterai un commentaire. Je viens de terminer la correction d'un groupe dans lequel j'ai relevé en moyenne 45 fautes par élève (je n'avais jamais relevé autant de fautes). La note moyenne sera de 48%. Quand je vais remettre les travaux en expliquant le sens de mon travail, même si je le ferai avec tact comme chaque fois, je sais que je vais devoir essuyer la collère de mes élèves, je sais même que certains (et je devine déjà lesquels) vont carrément m'engueuler en pleine classe. J'ai près de 25 ans de métier, j'ai 53 ans, je n'ai en général peur de rien, mais j'angoisse maintenant au moment de remettre les travaux des élèves parce que je sais que, depuis quelques années, leur réaction frôle la violence! Si vous saviez comme je me sens seul!

  • Bernard Terreault - Abonné 13 mars 2014 07 h 35

    Dommage, en effet

    Il est en effet dommage que l'éducation ne soit pas discutée pendant cette campagne, sauf du point de vue purement bureaucratique ou administratif. Au moins, dans la précédente campagne, Legault l'avait mise au nombre de ses priorités même si on pouvait être en désaccord avec ses solutions. Pourtant, y a-t-il une cause plus importante si on veut faire du Québec un pays moderne et prospère, qu'il soit indépendant ou non ?

  • Claude Smith - Abonné 13 mars 2014 08 h 37

    Je ne comprends pas

    On reproche souvent le manque d'autonomie des écoles pour expliquer une partie du problème de l'enseignement. Alors, je me demande comment expliquer qu'il y ait tant de différence entre ces dernières au plan pédagogique. Nous assistons dans plusieurs écoles à des expériences très intéressantes et novatices pour, par exemple, lutter contre le décrochage scolaire et l'intimidation etc..

    Claude Smith

    • Jacques Gagnon - Inscrit 13 mars 2014 11 h 20

      Les profs prennent tout sur leur dos, voilà le problème. Certains sont très dévoués et finiront peut-être par faire un burnout. Ils travaillent alors bien en dehors du cadre qu'on leur impose, et c'est du pur bénévolat, même le matériel est payé de la poche des profs. Certaines écoles ont des équipes de profs qui ont des projets, en général ce ne sont pas la majorité des profs qui sont dynamiques. Il en va donc du missionnariat potentiel et cela varie d'une école à l'autre.

      Alors quand on arrive en disant que l'on va abolir les structures qui leur donnent un soutien trop mince déjà, on fait de la pure démagogie. L'autonomie siginfie alors «arrange-toi avec tes problèmes», et consulte les parents qui n'ont pas même, ni le temps ni les moyens de contribuer.

      On est en train de saboter toute possibilité d'améliorer le système en éliminant «l'administration», c'est-à-dire les gens qui ont la tâche d'optimiser les maigres fonds qu'ils reçoivent. Tout ceci grâce à la démagogie des politiciens qui sont la vraie menace de nos sytèmes.