Dérapages et redressements

Une caricature commode veut que la révision du programme d’histoire de troisième et quatrième secondaire annoncée jeudi réponde à des visées sombres, propagandistes, de la part d’un gouvernement péquiste malintentionné. Espérons qu’avec le sagace rapport « Le sens de l’histoire », dévoilé jeudi, cette caricature disparaîtra.

Les auteurs de ce rapport, le sous-ministre Jacques Beauchemin et l’historienne Nadia Fahmy-Eid y proposent une critique du programme d’histoire de 2006 qui dépasse de beaucoup les oppositions binaires (et acrimonieuses) courantes dans ce domaine : souverainiste contre fédéraliste ; école de Montréal contre celle de Québec ; histoire sociale contre politique.

 

Il faut dire qu’à son arrivée à la tête du ministère de l’Éducation, Marie Malavoy avait contribué à embrouiller la discussion avec sa célèbre bourde au sujet du programme de 2006: « On a un peu noyé le poisson de la souveraineté. »

 

Le nouveau programme que Beauchemin et Fahmy-Eid appellent de leurs voeux remplacerait celui de 2006, lequel avait été conçu dans la foulée du « renouveau pédagogique », qui avait pour origine une perspective ni fédéraliste ni souverainiste. Bien qu’adopté sous les libéraux, ce programme a été rendu nécessaire par quoi ? Une réforme lancée par nulle autre que Pauline Marois lorsqu’elle était ministre de l’Éducation à la fin des années 1990. Corriger le programme de 2006, ce ne revient donc pas à en finir avec une histoire qui aurait été « fédéralisante » (lui substituant une version « nationaleuse »). Il s’agit plutôt de s’affranchir de l’application à l’histoire d’« une version radicale de l’approche par compétences », version adoptée à l’époque où Mme Marois était ministre de l’Éducation. Version qui tendait à évacuer les connaissances au profit des seules « compétences » ; dont celle de la citoyenneté, qui dévoyait le but de l’enseignement de l’histoire et en faisait une « prédication civique ». En 2008 déjà, Mme Marois avait soutenu publiquement que « sa » réforme de l’éducation avait « bifurqué en cours de route » ; qu’il y avait eu « dérapages » et que des « redressements étaient nécessaires ».

 

Le débat intense qui se déroule au sujet du programme de 2006 a eu le mérite de mettre en relief l’ampleur de certains dérapages. Et dans le rapport « Le sens de l’histoire », on cible des voies de « redressement » ; dont plusieurs vaudront non seulement pour cette matière cruciale qu’est l’histoire, mais aussi pour les autres.

 

Quant à l’histoire, il faut applaudir les recommandations du rapport Beauchemin–Fahmy-Eid : adoption d’un enseignement chronologique sur deux ans avec point de bascule en 1840 ; conciliation de l’histoire politique et de l’histoire sociale ; définition d’un socle de connaissance commune, etc.

 

Plusieurs seront rebutés par la volonté exprimée dans le rapport de revenir à un récit national. C’est inutile. Nul retour ici au « roman patriotique » de jadis. Le « fait national » est ici envisagé comme une « question ouverte ». Mais au moins, il agira à titre de fil conducteur d’un récit, épine dorsale de toute histoire.

 

Ce rapport clairement écrit (dans le monde de l’éducation et de la pédagogie, ce n’est pas fréquent) ose pointer un autre problème grave de l’enseignement de l’histoire : la faiblesse de la formation disciplinaire en histoire de nombre de professeurs du secondaire, formés dans un BES « surpédagogisé ». Espérons que le gouvernement, qui a annoncé jeudi vouloir lancer des projets-pilotes dès l’automne prochain, aura le courage d’ouvrir bientôt cet autre chantier.

29 commentaires
  • Normand Carrier - Inscrit 1 mars 2014 06 h 56

    Longue vie a ce programme ....

    On ne peut espérer que le nouveau cours d'histoire prenne place rapidement et corrige toute ces années de mauvais enseignement de notre histoire ... il faut faire confiance a monsieur Beauchemin et madame Fahmy-Eid pour ce redressement ...

    • Marko Werger - Inscrit 1 mars 2014 14 h 14

      N'oubliez pas d'enseigner aussi le contenu du 'L'esclavage du Canada-français' par Marcel Trudel...

      Savez-vous de quoi je parle, n'est-ce pas ?

    • André - Inscrit 1 mars 2014 17 h 59

      @Werger
      On pourrait aussi enseigner des événements marquants du Québec comme l’incendie du Parlement du Canada à Montréal par les leaders anglophones McGill, Molson et compagnie, comme la conscription de 1917 et les événements qui en ont résulté par 4 morts à Québec, comme les lois en Ontario (1915), au Manitoba (1890), en Saskatchewan et en Alberta (1905) qui ont supprimé les droits des francophones de parler leur langue, d’être éduqués en français, comme la discrimination raciale faite par Ottawa aux immigrants juifs, asiatiques et de couleur noire au début des années 1900.

      Ce ne sont pas les événements qui manquent, M. Werger, dans notre riche histoire canadienne de cohabitation fondée sur la Confédération de 1867 qui devait être une alliance entre deux peuples, de langue anglaise et française, avec l’engagement de se respecter, engagement qui n’a pas été tenu et dont nous vivons encore aujourd’hui les conséquences des décisions désastreuses prises par les politiciens d’Ottawa depuis la fondation de ce pays.

    • Eric Valois - Inscrit 2 mars 2014 17 h 11

      M. André,

      Au lieu de dire : <<une alliance entre deux peuples, de langue anglaise et française, avec l'engagement de se respecter>>
      Vous devriez dire: une alliance entre deux colonisateurs qui s'entendaient de partager des territoires sous certaines conditions. Si vous parler aux maliens, haitiens, aux jamaicains, aux sud-africains, aux sénégalais, aux maliens, surtout aux algériens, etc c'est ce qu'ils vous diront.

    • André - Inscrit 2 mars 2014 21 h 29

      M. Eric
      Vous avez effectivement raison et c'est justement de pays que vous avez choisi pour y vivre.

  • Paul Gagnon - Inscrit 1 mars 2014 08 h 58

    Demeurons néanmoins vigilants

    Il reste à espérer que les fonctionnaires du Ministère de l’éducation, ainsi que les didacticiens et autres pédagogues, ne s’arrangeront pas pour faire « bifurqué [la nouvelle réforme] en cours de route » comme ils ont prouvé par le "passé" qu’ils en sont capable.

  • Réjean Guay - Inscrit 1 mars 2014 09 h 28

    Programme d'histoire

    Excellent commentaire , monsieur Antoine . Comme " jeune " retraité de l'enseignement de l'histoire , j'ai hâte de lire ce nouveau programme : pourvu qu'il nous délivre de l'histoire " rose matante " voulue par les tenants d'un histoire aseptisée et combien valorisée digne d'un bonentendisme ridicule . Il ne sert à rien de nier crises et obstacles à la linéarité de l'histoire du Québec et du Canada .

  • Marc Provencher - Inscrit 1 mars 2014 09 h 54

    Petite remarque sardonique mais ô combien juste de M. Robitaille

    Antoine Robitaille: «Ce rapport clairement écrit (dans le monde de l’éducation et de la pédagogie, ce n’est pas fréquent)... »

    Oh comme c'est vrai.

    Mais pourquoi en est-il ainsi ? Comment se fait-il que, depuis que j'en ai connaissance - soit depuis la fin de mon niveau primaire dans les années soixante-dix, époque des "séduquants" et de l'euphémisation des profs en "personnes-ressources" - comment se fait-il que le ministère de l'Éducation parle toujours, ou presque, cet espèce de sous-langage embrouillé et controuvé? Et ce, pas seulement dans d'innombrables rapports successifs, mais aussi dans les communications avec les profs, les instructions aux élèves même?

    Je ne crois pas que nous le sachions réellement. Or, si nous voulons redresser vraiment la barre, empêcher durablement le "système" de retomber dans ses éternelles lubies, il faudrait le savoir.

    Il faudrait en faire l'histoire, tiens.

    Je vois le titre d'ici: «Sabir, jargon, galimatias: histoire du langage du ministère de l'Éducation du Québec de 1970 à nos jours.» Mon espoir est qu'en analysant concrètement des exemples relativement éloignés dans le temps, d'abord ça nous oblige à faire du même coup l'histoire des chapelles idéologiques de pédagogues, afin de retracer le sens de chaque vocable ; mais aussi, comme il est loin d'être seulement question de vocabulaire mais aussi de syntaxe, de style, d'expression, j'ai espoir qu'à force d'analyser les langages sous divers angles, on puisse dégager une sorte de fil directeur, arriver à élucider le pourquoi de la chose afin d'y mettre enfin un terme.

    Car ça a beau durer depuis quarante ans et davantage, ça n'est pas normal pour autant.

  • François Desjardins - Inscrit 1 mars 2014 10 h 01

    À lire: les programmes.

    [...] Version qui tendait à évacuer les connaissances au profit des seules « compétences [...]

    Les programmes sont structurés avec un volet connaissances qui est obligatoire...

    • Jonathan Prud'homme - Abonné 2 mars 2014 14 h 36

      Effectivement, depuis quelques années, après maints combats des enseignants contre la réforme par compétences, il ont ramené un curriculum de connaissances obligatoires qui avait été retiré. Merci madame Malavoy.