Viser l’utopie

Dans les hôpitaux québécois, la portion « urgence » a depuis longtemps pris une signification oxymorique. Alors que le mot « patient », lui, a un sens fort. Le contribuable paie de lourds impôts au Québec, une bonne partie servant à financer le système de santé. Mais lorsqu’il se présente à l’« urgence », le plus souvent il poireaute durant 17 heures 30 (la moyenne, selon les dernières données) avant de voir un médecin. Nous n’en avons tout simplement pas pour notre argent.

 

Alors, quand l’Hôpital général juif (HGJ), à Montréal, a promis mardi que, dans sa nouvelle urgence rénovée et repensée, on n’attendrait pas plus que 20 minutes, plusieurs se sont montrés sceptiques, selon ce qu’a rapporté notre collègue Amélie Daoust-Boisvert. Mais le chef des urgences, Marc Afilalo, s’est voulu formel : « On se commet pour ne jamais faire attendre les patients. » Voilà une belle utopie : que le mot « patient » devienne oxymorique.

 

Telle que présentée mardi, la révolution des urgences de l’HGJ peut ranimer l’espoir des Québécois. En cette matière, ils ont de quoi être désabusés. Tant d’élections se sont faites sur la santé, les urgences. Pensons à Jean Charest et Philippe Couillard en 2003 ! En 2011, ce dernier avait platement reconnu son échec. Les deux autres chefs (Marois et Legault) ont aussi été ministres de la Santé, avec des résultats à l’avenant. Dans les élections qui se profilent, les Québécois devraient se montrer sceptiques devant toute promesse en ces domaines.

 

Peut-être que les solutions viendront plutôt des expériences comme celle de l’HGJ. L’urgence, qui ouvrira ses portes le 16 février, est dénuée de salle d’attente ; elle est divisée en cinq zones distinctes. L’objectif sera « d’envoyer immédiatement le patient au bon endroit ». Le mot « immédiatement » apparaît ici révolutionnaire. Trop souvent, dans nos salles d’urgence, le personnel et les médecins semblent peu empressés.

 

Paradoxalement, si elle atteint son but, l’urgence du HGJ sera victime de son succès : tout le monde s’y précipitant, elle se trouvera vite engorgée. Si jamais le HGJ a trouvé la vraie clé de l’abolition de l’attente, il faudra rapidement que son modèle soit exporté dans les autres hôpitaux.

 

Et s’il manque de sous ? On devrait songer à en récupérer dans les hautes sphères de certains hôpitaux où les augmentations salariales sont parfois franchement scandaleuses. Le Journal de Québec révélait hier qu’au CHUQ, de 2010 à 2012, la rémunération des cadres a fait un bond de 55 %. Les primes ? En croissance de 135 %. De tels abus ont de quoi nous rendre malades.

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