L’impossible réforme

Rarement un politicien est-il arrivé à frapper un coup de circuit comme l’a fait cette semaine Justin Trudeau avec sa décision de chasser les sénateurs libéraux de son caucus. Ce fut une réussite. Sur le plan médiatique, il a forcé les caméras à se tourner vers lui alors que sur le plan politique, il amenait ses adversaires à venir débattre de la réforme du Sénat sur son terrain.

 

En soi, la proposition que fait le jeune chef libéral est séduisante. Faisons de la Chambre haute, soumet-il, une institution non partisane dont les membres seront choisis par un comité de sages, de telle sorte qu’elle pourra jouer son rôle en toute liberté et indépendance. L’expulsion des 32 sénateurs du caucus libéral est là comme un point de départ pour manifester sa ferme volonté d’agir en ce sens.

 

Difficile néanmoins de croire en la totale sincérité du geste qui cache mal l’intention de piéger le premier ministre Harper sur ses projets de réformes du Sénat. Ceux-ci sont plus qu’incertains, car ils reposent sur un improbable feu vert de la Cour suprême autorisant le Parlement à rendre électifs les postes de sénateurs. Mais si les conservateurs étaient sincères, ils n’auraient qu’à imiter l’initiative libérale. Bien sûr, Stephen Harper a vu le piège à ours.

 

Ne se sont pas laissés séduire non plus par cette proposition les sénateurs libéraux limogés brutalement par leur chef qui ne les a ni consultés, ni avisés. Celui-ci s’est conduit à leur endroit de la même manière autocratique qu’on reproche au premier ministre Stephen Harper. L’important était de préserver l’effet de surprise, pas de savoir comment se comporteraient ses 32 sénateurs. Leur réaction montre bien que fondamentalement, la proposition de leur chef changera bien peu de choses dans le fonctionnement du Sénat. Ils sont libéraux de coeur, d’esprit et de parti, et ils le demeureront.

 

Tout comme les conservateurs et les néodémocrates, les libéraux cherchent à capter l’attention d’une opinion publique qui a perdu toute confiance en cette institution. Il y a des gains électoraux à faire. Tous savent bien qu’une véritable réforme du Sénat est impossible en raison du cadenas que constitue la formule de modification de la Constitution, qu’il s’agisse de l’abolir ou de le transformer. Il faudra dans le premier cas unanimité des provinces, ou dans le deuxième une majorité de sept provinces représentant 50 % de la population canadienne. Le premier à le savoir devrait être Justin Trudeau. C’est son père, Pierre Elliott Trudeau, qui l’a conçue. Mais de parler de réforme du Sénat fait oublier que le Canada est réduit au statu quo par son impuissance constitutionnelle. Il n’y a pas de véritable volonté de réforme.

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