Inquiétude légitime

L’inquiétude exprimée par des étudiants de l’Université de Montréal dans nos pages quant à l’anglicisation de l’établissement d’enseignement qu’ils fréquentent est tout à fait légitime. Dans les milieux universitaires francophones, l’attrait pour la langue de Shakespeare, explicable par le statut dominant de cet idiome dans la recherche, conduit certains à opter pour une bilinguisation totale, situation dans laquelle le français sortirait perdant.

Que signifie être une « institution francophone » si l’on y a le libre choix de la langue dans laquelle on fait ses travaux, rédige ses examens ? Si des cours sont donnés exclusivement en anglais ? C’est au fond la question que posent les étudiants de droit de l’Université de Montréal qui ont dénoncé cette situation, d’abord dans leur journal et ensuite dans Le Devoir. Bien sûr, une politique linguistique doit comporter des exceptions, mais ici, soutiennent les étudiants, celles-ci sont devenues la règle : « La situation de laisser-aller actuelle découle donc d’un laxisme et d’une complaisance sans bornes dans leur application », écrit Vincent Blais-Fortin, l’auteur de la lettre ouverte.

 

Ceux comme lui qui défendent le français à l’université seront à coup sûr accusés de nier l’importance prise par l’anglais de nos jours. En recherche, dans l’Internet, dans le monde des affaires, dire que l’anglais « constitue la nouvelle lingua franca » est une sorte de cliché décrivant une certaine réalité, voire une réalité certaine. Peu le nieront.

 

De là à hisser l’anglais au même rang que le français dans l’université francophone, il y a qu’un pas que beaucoup d’établissements ont malheureusement déjà franchi. Il est permis de s’en étonner, voire de s’en indigner, de réclamer des gestes forts pour aider le français.

 

Au terme des farouches débats linguistiques des années 1960 et 1970, le Québec avait décidé qu’il mettrait tout en oeuvre pour qu’il soit normal de vivre — et d’abord et avant tout de s’éduquer — en français. Plusieurs lois ont traduit cette véritable refondation du Québec. Elles ont été mises en avant par plus d’un parti : Robert Bourassa a sacré le français langue officielle du Québec ; René Lévesque a adopté la Charte de la langue française.

 

Aujourd’hui, ces choix nationaux fondamentaux semblent avoir été oubliés par certains ; d’autres les considèrent carrément comme « dépassés au XXIe siècle ». Et en France, c’est pratiquement le discours qui a été tenu par une ministre responsable de l’Université. L’ancienne mère patrie a perdu ses réflexes gaullistes.

 

Tout cela est bien triste. Chez nous aussi, dans une certaine mouvance, le Québécois qui connaît peu ou pas l’anglais est une sorte de sous-être. (Pauline Marois, François Legault et plus récemment Agnès Maltais ont été ridiculisés pour leur maîtrise incertaine de l’anglais.) D’où les projets d’immersion complète en sixième année ; d’où l’opposition farouche à l’idée d’appliquer la loi 101 au cégep ; d’où l’anglicisation des milieux universitaires… Comme si l’Internet et la culture numérique ambiante ne constituaient pas déjà une grande classe d’immersion anglaise…

 

Cette attaque contre une différence est particulièrement paradoxale à l’université. Tout un chacun, dans ces milieux de haut savoir, est prompt à chanter les louanges de la diversité ; à se soucier du sort réservé à l’« Autre ». Sauf qu’en réduisant la place du français dans l’université québécoise, en contournant son aspect fondamental, ils contribuent à miner une différence. L’« Autre », dans le nord de l’Amérique du Nord, c’est le Québec français.

22 commentaires
  • Gilles Théberge - Abonné 30 janvier 2014 01 h 06

    Qui va lire votre exposé?

    Le lire et le comprendre? Apparemment ceux et celles qui prennent les décisions sur la langue de l'enseignement dans nos institutions de haut savoir ne sont pas très sensibles à vos arguments.

    Et pire, personne en autorité ne leur demande de rendre des comptes à ce sujet pourtant crucial de notre avenir culturel. C'est particulièrement le cas des HEC dont le Conseil est présidé par une représentante de la famille Desmarais.

    Il est certain que tant que nos «Politiques» se laisseront culpabiliser de ne pas parler anglais sans accent ni hésitation, l'obsession que l'on connait va continuer de faire florès.

    C'est curieux, personne ne demande pourtant aux anglos monoculturels et unilingues de s'expliquer fussent-ils ministres fédéraux ou premier ministre provinciaux dans le ROC, ou sévit et fleurit un unilinguisme nettement plus étendu qu'au Québec.

    • Bernard Gervais - Inscrit 30 janvier 2014 09 h 10

      @ M. Gilles Théberge

      Comme vous, c'est cela que je trouve curieux et souvent agaçant : beaucoup ne cessent de nous répéter qu'il faut apprendre l'anglais afin notamment d'être supposément « ouvert sur le monde » ou autre sornettes du même genre. Et les autres langues, elles ?

      De plus, comme le mentionne l'éditorial, s'il se trouve par exemple parmi nos politiciens un d'entre eux qui ne parle pas très bien l'anglais, on peut être assuré que certains de nos bons petits journalistes colonisés (pas au Devoir) n'hésiteront pas un seul instant à le ridiculiser. Par contre, jamais ces mêmes journalistes aplaventristes n'oseront critiquer le fait que beaucoup d'anglophones - même occupant des hauts postes - ne se donnent même pas la peine de savoir parler aussi une autre langue (français, espagnol arabe ou autre) que la leur !

    • Nicole Bernier - Inscrite 30 janvier 2014 12 h 24

      M.. Gervais quand vous dites
      "il faut apprendre l'anglais afin notamment d'être supposément « ouvert sur le monde » ou autre sornettes du même genre. Et les autres langues, elles ?"

      Pourtant, il y a une autre raison fondamentale d'apprendre à bien maîtriser l'anglais, c'est celle qui répond justement aux problèmes du nombre de peuples et de langues qui existent. Par exemple, si on veut travailler sur la question autochtone en Amérique, combien de langues frauderaient-ils apprendre pour communiquer dans la langue de chaque peuple, donc tout le monde qui poursuit des études développe un plan des langues essentiels à connaître pour atteindre ses objectifs...

      Quant à la question de la publication, il faut voire les lignes idéologiques développées par les revues francophones, plusieurs jeunes se font refusés leurs articles en français, ils les traduisent en espagnol ou en anglais et ils trouvent des revues qui supportent leur vision du développement du sujet qui les intéressent... Alors, c'est peut-être que certaines revues francophones sont trop fermées à la diversité des idéologies et que nous n'avons pas suffisamment de ressources, comme francophones pour financer plusieurs revues permettant aux jeunes de publier des textes qui représentent leur vision du monde.....

      Quand on voit le problème venant seulement de l'autre, cela ne nous permet pas de voir les limites qu'il y a quand on est un peuple ayant moins de ressources...Et le jeune qui rêve de résoudre des problèmes complexes doit être capable de manoeuvrer en fonction des limites et des ressources de chaque milieu...

  • Léonce Naud - Abonné 30 janvier 2014 05 h 30

    Le différent, c’est l’Autre

    Tous les peuples dignes de ce nom sont persuadés d’incarner une normalité et non une différence.

    Nation minoritaire à l’échelle de l’Amérique, les Québécois seraient « différents ». Et pourquoi donc ? La France ou la Suisse sont des nations minoritaires en Europe et ne se considèrent pas différentes pour autant.

    Pour les Canadiens du ROC ou bien pour les Américains, il relève de l’évidence que les Québécois sont différents. De qui ? D’eux-mêmes, de l'immense majorité sur le continent. Ce point de vue convient à des nord-américains qui observent le Québec de l’extérieur. Le concept empoisonné de « société distincte » reflète le point de vue de cette majorité continentale.

    Ni les Français, ni les Russes, ni les Turcs, ni les chefs tribaux, ni Jean Chrétien, ni aucune nation au monde ne s’en va répétant : je suis différente ! En entretenant le concept de spécificité du Québec, c’est-à-dire en régurgitant en français ce que l’on exprime en anglais dans le reste de l’Amérique, on donne un coup d’accélérateur à l’assimilation des Québécois à la normalité nord-américaine. À force de se faire dire qu’ils sont distincts, différents, hors norme par rapport au reste de l’Amérique, ils auront instinctivement tendance à rejoindre ladite majorité.

    Il est normal que les Québécois, comme naguère les Canadiens-français, considèrent leur propre existence en Amérique comme normale et allant de soi. Au Québec, ils représentent la Norme à laquelle les autres, les voisins, les étrangers, les immigrants doivent s’adapter. Le différent, le distinct, le spécifique, c’est l’Autre.

    Hormis, bien entendu, pour ceux qui se voient déjà avec les yeux des Autres. Il a été observé que se voir soi-même avec les yeux de son maître est fréquent chez l’esclave.

  • Cyril Dionne - Abonné 30 janvier 2014 07 h 58

    L'assimilation

    Le jeune francophone devrait agir comme un être double. Accueillir en lui l'anglais pour en faire sa situation objective; il pense qu'il peut être à la fois lui-même et l'autre. Le jeune francophone est fortement attiré par la langue de l'Autre jusqu'à en faire son mode de vie.

    Il pense en anglais, il fait sienne sa vision du monde. Dans le même mouvement, le francophone se déprécie; intériorisant le jugement des autres dont il se croit incapable de faire.

    Le jeune francophone a peur de la liberté, peur de courir le risque d'autre chose, d'être autonome. Il a plutôt tendance à s'adapter, à faire comme les autres sans pour autant arriver à une solidarité authentique qu'il n'aura jamais. Le jeune francophone veut être mais a peur d'être puisqu'il ne connaît plus son histoire. Il est immergé dans l'ordre établi et par cette culture dominante, il en perd sa propre réalité jusqu'à se croire citoyen du monde.

    Tant que jeune francophone n'aura pas localisé en lui-même la présence de cette culture dominante dévastatrice pour lui et les siens, tant qu'il n'a pas acquis sa propre conscience, il aura des attitudes fatalistes face à sa propre situation. Pire encore, quelquefois, recevant la violence de la situation, il la renverra horizontalement sur ses pairs, sa famille et sa société. Mais, en réagissant de cette façon, il deviendra lui-même le fossoyeur de sa propre langue et culture identitaire.

    (Inspirer de la thèse d'Anne Minot - Paulo Freire)

    • Nicole Bernier - Inscrite 30 janvier 2014 11 h 54

      M. Dionne
      J’admets que ce que vous décrivez est une réalité... Une réalité qui s'applique à tous les migrants (ceux qui changent de pays et ceux qui changent de classe sociale ou ceux qui change de groupe culturel d'appartenance ou de religion)... Par contre, de ne pas être capable de concevoir qu'il y a d'autres stratégies de mouvance est un manque de connaissance de ces phénomènes de transition...

      Il y a plein d'autres recherches qui posent d'autres dimensions qui viennent intervenir dans ce processus...

      Pour moi, ce qui fait qu'un jeune n'oublie pas ses appartenances d'origine, c'est le fait de naître dans des familles 'saines' (et elles peuvent avoir différentes formes) qui permettent aux jeunes de conserver un bon équilibre... C'est la même chose avec les gens qui connaissent le succès financier ou qui participent aux olympiques... l'important c'est l'équilibre que la famille aura permis de maintenir malgré tous les changements.... Des parents capables d'ouverture et capables d'entretenir des valeurs et des principes qui ne forcent pas le jeune à choisir entre eux et ses rêves et un réseau d'adoption qui s'est constitué sur des principes pouvant circuler parmi des gens qui respectent leurs origines tout en étant capables de s'ouvrir à la valeur que les autres accordent à leurs propres origines...

  • Pierrette Turcotte - Inscrite 30 janvier 2014 08 h 32

    Et à Québec

    La même dérive existe à l'Université Laval.

  • Jean Lapointe - Abonné 30 janvier 2014 09 h 01

    Nous devons nous donner les moyens de nos ambitions.

    «Aujourd’hui, ces choix nationaux fondamentaux semblent avoir été oubliés par certains ; d’autres les considèrent carrément comme « dépassés au XXIe siècle » (Antoine Robitaille)

    Si ces choix sont oubliés par certains sinon par plusieurs, est-ce que ce ne serait pas par hasard parce que nous ne nous sommes pas donné les moyens de les appliquer convenablement.

    Il ne suffit pas de faire un choix pour que ce choix soit maintenu, est-ce qu'il ne faut pas s'assurer qu' il puisse durer?

    Bref, est-ce qu'il n'est pas illusoire que nous puissions continuer à vivre véritablement en français tant et aussi longtemps que le Québec restera une province du Canada?

    Est-ce qu' il n'y a pas que son indépendance politique qui puisse garantir au moins la survie du français comme langue commune ici et non pas seulement comme langue prédominante

    Je dis au moins parce que ce ne serait pas suffisant que d'être indépendant. La France est un pays indépendant mais elle en est quand même rendue à devoir se battre aussi pour protéger sa langue.

    Ce qu'il faut en plus c'est une volonté populaire forte. Il faut apprendre à s'aimer davantage comme nation.

    Et il faut aussi replacer le tout dans un contexte mondial.

    Est-ce que ce n'est pas une question de géopolitique?

    Peut-être que ce sera contre l'envahissement de la langue chinoise qu'il faudra se battre bientôt. Qui sait?

    Nous devons donc nous donner les moyens de nos ambitions. Autrement, vivre en français au Québec risque de rester un voeu pieux qui ne sera plus que le sujet de certains éditoriaux.

    Il ne faut surtout pas compter uniquement sur la bonne volonté des gens.