Banalité du mal

À l’inventaire des pires horreurs commises depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, il faut ajouter désormais le nom de la Syrie. En effet, un rapport publié ces jours-ci met en lumière le saut qualitatif accompli par le régime de Bachar al-Assad pour tout ce qui a trait à la bureaucratisation du mal.

 

Ce n’est évidemment pas un hasard si le bilan consacré à l’usage de la torture par Assad a été rendu public alors que les participants au sommet de Genève-2, qui se tient en fait à Montreux, entamaient leurs discussions. En agissant de la sorte, les opposants au régime cherchaient évidemment à discréditer la parole des négociateurs choisis par Assad et à obtenir une réaction qui ne soit pas que verbale. Effectivement, le secrétaire d’État John Kerry s’est engagé à demander à l’ONU d’ouvrir une enquête. Mais au vu des faits déclinés et des photographies détaillant par le menu la valse des exactions infligées par les gardes-chiourmes d’Assad, on se serait attendu à ce que de France et du Royaume-Uni, deux pays qui ont été en pointe dans le combat mené contre Assad, nous parviennent les échos de… comment dire ? L’humanité.

 

Car ce rapport est l’illustration par excellence des abjections inhérentes à la « banalité du mal », pour reprendre la célèbre découverte d’Hannah Arendt. Qu’on y pense : les 55 000 clichés pris sur 11 000 cadavres dans deux hôpitaux militaires d’un réseau qui en compte une vingtaine mettent en relief les méfaits de la torture, mais aussi de la famine. Ces corps décharnés, asséchés sont autant de rappels lugubres de ceux observés à Auschwitz, Mathausen et autres.

 

Oui, on se serait attendu à un soupçon de révolte, car un soin très méticuleux a été apporté à l’élaboration de la méthodologie nécessaire à la composition de ce rapport. On s’explique. Les clichés en question ont été réalisés par un militaire syrien à qui on avait donné ce mandat et qui a fait défection en 2013. Ensuite, le Qatar a accepté de financer l’étude, mais pour que son rôle soit cantonné à cela et strictement cela, la gestion a été confiée à un cabinet d’avocats britannique. Ce dernier a composé une équipe de vétérans des dossiers très épineux : Desmond de Silva, ancien procureur en chef du Tribunal spécial pour le Sierra Leone, Geoffrey Nice pour celui de Slobodan Milosevic et David Crane, qui a inculpé l’ex-président du Liberia Charles Taylor. À ces professionnels rompus au décryptage du mal se sont ajoutés trois médecins légistes et autres experts en techniques diverses pour garantir le sérieux de l’entreprise. Bref, les règles de l’art, si l’on peut dire, ont été respectées.

 

Au terme du travail effectué par ce groupe, il apparaît clairement qu’un autre sommet de l’abjection a été atteint à Damas et ses environs. Car c’est bel et bien une bureaucratie de la barbarie qui a été mise sur pied par Assad et les siens. Par exemple, le recensement photographique s’est accompagné d’un numérotage précis. L’objectif ? Fournir un certificat de décès, sous un motif évidemment faux, et signaler à sa hiérarchie que le travail avait bel et bien été effectué.

 

Dans un documentaire intitulé Un spécialiste, Rony Brauman, ex-président de Médecins sans frontières, souligne « qu’il y a toujours eu des génocides dans l’histoire de l’humanité, mais le crime administratif apparaît avec les États modernes, centralisés, fondés sur une répartition des tâches poussées à l’extrême […] Chaque crime est unique, mais ils ont tous quelque chose en commun : un appareil étatique bien développé et la délégation de la responsabilité individuelle à l’autorité supérieure. Ceci est quelque chose d’essentiellement moderne ». Ceci se passe en Syrie.

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