Le boisé sacrifié

En autorisant, peu avant Noël, le projet WoodField à Sillery, dans un boisé à l’évidence patrimonial, le ministre de la Culture, Maka Kotto, a fait une erreur. Erreur paradoxale au surplus puisqu’au début de décembre, il déposait le projet de loi 66 par lequel il s’engageait précisément à « renforcer la protection des espaces verts et des boisés des grands domaines du site patrimonial de Sillery ».

Cette décision surprenante est à l’image du débat qui se déroule depuis trop longtemps au sujet de ces grands domaines. On a l’impression ici que le ministre, aux prises avec des projets controversés — dont deux principaux, le Woodfield et celui du Domaine sous les bois —, a décidé de refuser le plus gros des deux, le second, pour lequel le promoteur a déjà projeté de construire quelque 1000 unités. (Récemment, ce dernier avait réduit ses ambitions à 330.) Quant au Woodfield, si l’on se fie au site Internet de Bilodeau immobilier, il en compterait 87. C’est donc une sorte de moindre mal, un dernier sacrifice ! « Ça n’arrivera plus », semble nous dire le ministre Kotto, en promettant l’adoption de la loi 66 et des interdictions de construire qui en découleront.

Les promoteurs, ici, attendent des décisions depuis très longtemps, il faut le dire. Dans la dernière décennie, ministres de la Culture et élus municipaux se sont constamment renvoyé la balle, et ils ont multiplié les atermoiements, les rapports et les consultations. Plusieurs d’entre eux, quand même, concluaient à la nécessité de préserver le boisé Saint-Patrick. En 2010, le Cadre de gestion du site patrimonial de Sillery prônait notamment pour lui la plus haute protection.

Le site des grands domaines a été classé en 1964. Mais depuis que les communautés religieuses ont commencé à s’en départir, la volonté politique n’a jamais été claire à leur égard : développement ou protection ? Le maire Régis Labeaume a eu des opinions pour le moins variables à leur sujet, épousant dans un premier temps l’option du développement à tout crin avant de faire demi-tour pour se ranger à l’idée d’un parc linéaire, tout en s’en remettant aux décisions du ministère de la Culture. En fait, la Ville, selon les principes de son plan de protection annoncé cet été (800 logements sur 8 % des terrains des domaines), aurait sans doute rejeté le projet Woodfield.

Le ministre et Bilodeau immobilier rétorqueront qu’ils ont convenu fin décembre d’un plan pour protéger les arbres du fameux boisé. Mais l’on se demande bien ce qui en restera une fois la construction terminée ! Selon le ministère, la « grande majorité » des arbres seront préservés. Disparaîtront toutefois un érable de plus de cent ans et un chêne rouge, « possiblement plus ancien ». Quarante-trois arbres « plus jeunes » seront déplacés sur le site.

Bien des observateurs sont sceptiques, dont le professeur en foresterie Jean Bousquet de l’Université Laval, qui a fait parvenir une lettre au Devoir. « Comment peut-on penser relocaliser de tels arbres lorsque la transplantation d’arbres de vingt ans est déjà périlleuse ? », s’y interroge-t-il avant d’écrire, dans un sain mélange de science et de poésie : « A-t-on idée de l’envergure du système racinaire de tels vétérans soumis aux vents dominants du fleuve depuis des siècles, et de leur fin mariage avec les affleurements rocheux de la falaise ? Ce serait comme vouloir prélever un système sanguin et le transplanter, une expérience vouée à l’échec. »

Les grands domaines de Sillery avaient autant de potentiel que les plaines d’Abraham et le mont Royal pour devenir un grand parc urbain. Afin de préserver ce qui en reste, afin de nous donner ce corridor vert qui reliera toute la côte, qui complétera la promenade Samuel-de-Champlain, il faut stopper, le plus possible, les nouvelles constructions.

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