Retour du fléau

Au Canada, aux États-Unis et aux quatre coins de l’Europe on a observé au cours des douze derniers mois une expansion de la pauvreté. À preuve, la progression prononcée du nombre de personnes, en majorité des femmes, qui ont recours aux banques alimentaires parce qu’elles ne parviennent pas à joindre les deux bouts.

 

Dans une étude communiquée avant la période des Fêtes, Statistique Canada souligne que 1,1 million de ménages, ou 8,3 % des familles, sont confrontés à l’insécurité alimentaire. Cet organisme précise également, voire surtout, que les principales victimes de ce qu’il faut bien appeler un fléau sont des femmes et des enfants. Fait digne de mention, ce constat a été rendu public en même temps que la publication d’autres rapports qui confirment qu’aux États-Unis, en France, au Royaume-Uni et en Allemagne, la fréquentation des réseaux de charité alimentaire a évolué à un rythme qui a métamorphosé l’année 2013 en l’année des records. Les plus sombres, il va sans dire.

 

Signe d’une époque percluse d’adversités économiques, en France, le réseau des Restos du coeur a une fois encore agité les carillons de l’alarme alimentaire plus tôt que prévu car il estimait qu’au-delà d’un million de personnes fréquenteraient ses entrepôts. En tout, en France, le nombre de bénéficiaires de l’aide alimentaire a atteint les 3,5 millions. Au Royaume-Uni, les organisations comme Trussel Trust ou Real Aid ont réalisé au cours des dernières années que leurs objectifs avaient été détournés. Fondées pour venir en aide, entre autres choses, aux pays africains aux prises avec la famine, voilà que ces deux organisations accordent 80 %, sinon plus, de matières alimentaires aux citoyens britanniques.

 

Aux États-Unis, le tableau est le suivant : on calcule que 46 millions d’Américains ont un revenu à peine suffisant ; 1,7 million de ménages vivent avec moins de 2 $ par jour ; l’assurance-chômage combinée aux timbres alimentaires permet à des millions d’individus de survivre et non de vivre ; 30 % des mères seules sont en fait des pauvres. Quoi d’autre ? Les Noirs sont de plus loin les principales victimes de cette lèpre financière confirmant de fait combien le racisme s’est institutionnalisé. Quoi d’autre (bis) ? La misère est en fait si répandue que l’on convient désormais que les programmes introduits par Franklin Roosevelt et Lyndon B. Johnson s’avèrent des solutions partielles. Mais des…

 

Mais des États-Unis nous parviennent également des études qui mettent en relief les causes qui sont à l’origine de ce qu’il faut bien nommer une tragédie. Toujours est-il que la croissance enregistrée au cours des trente dernières années ne s’est jamais répercutée sur les salaires. En fait, 95 % des bénéfices de la reprise, pour ne pas dire des diverses reprises, ont été captés par le 1 % des plus riches. Rien n’illustre mieux ce dernier facteur que l’évolution du salaire minimum : en dollars constants il a baissé, baissé, baissé… Le rabotage des moyens financiers découlant du travail a pris une telle ampleur, en bout de course, qu’il a fait dire à Barack Obama que « l’inégalité était le défi de notre temps ». Espérons que cette fois-ci son chapelet de mots ne sera pas remisé au rayon de la confection des légendes dans laquelle il est passé maître.

 

Cela étant, cette histoire permet de faire écho à cet exposé de Larry Summers, vétéran des administrations Clinton et Obama, qui a fait passablement de bruit le mois dernier : si on ne prend pas des mesures propres à doper la demande, alors la stagnation s’installera pour longtemps. En d’autres termes, la déflation salariale ayant passé la frontière de tous les dangers, il faut commander une meilleure répartition des richesses. Ainsi, on parviendra à mettre entre parenthèses cette invention allemande récente et aux effets très pernicieux : la classe des travailleurs pauvres.

NOUVELLE INFOLETTRE

« Le Courrier des idées »

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront la fin de semaine du 19 janvier 2019.

10 commentaires
  • Denis Marseille - Inscrit 8 janvier 2014 06 h 11

    Au Québec, c'est pas mieux...

    On a qu'à regarder les emplois affichés sur le site d'Emploi-Québec pour s'apercevoir qu' on demande de plus en plus de qualifications et de pirouettes de la part de l'employé pour un salaire qui franchit rarement les 15$ de l'heure.

    Sur ce salaire, il faut bien sûr enlever toutes les déductions et comptabiliser le transport qui gruge de plus en plus une part importante du salaire.

    C'est encore plus attristant dans les régions où le taux de chômage et la pauvreté sont si grands qu'ils aspirent vers le bas toute l'économie locale.

    Mais, au moins, on va avoir une charte...

    Les gouvernements sont impuissants et impotents et ceux qui pensent qu'ils peuvent faire la différence n'ont qu'à regarder la commission Charbonneau.

  • Daniel Saindon - Abonné 8 janvier 2014 06 h 50

    Aux Etats-unis, les démocrates sont bloqués par les républicains

    La difficulté aux Etats-Unis, comme vous le savez, est causé par la majorité républicaine de la chambre des représentants qui ne veut entendre parler d’aucune augmentation des taxes personnelles, même si elles ne vise que les plus nantis.
    Nous sommes sympathique à l’approche de principe du président Obama qui veut négocier avec les républicains une réduction des dépenses en échange d’une augmentation des taxes sur les hauts revenus, en attendant que de nouvelles élections aux Etats-Unis, le 4 novembre prochain, qui pourraient aider le président démocrate si les républicains perdaient leur majorité à la chambre des représentants.

  • Guy Vanier - Inscrit 8 janvier 2014 07 h 49

    Toute l'argent pour le 1%

    Et pour les policiers,l'armée et les services secret pour garder le 99% bien tranquille. C'est ça notre démocratie.
    Nos politiciens n'y peuvent plus grand chose. Ils ont besoin de l'argent de ces 1% pour se faire élire et nous garder endormis.
    Pas tannez de mourir bande de caves......quand allons nous nous réveiller?

  • Jacques Morissette - Abonné 8 janvier 2014 09 h 33

    À quelques nuances près, dans les mots, ce sont tous des pays libéraux.

    Je cite: «En fait, 95 % des bénéfices de la reprise, pour ne pas dire des diverses reprises, ont été captés par le 1 % des plus riches. » Ici, ce sont tous des pays libéraux, à quelques nuances près. Philippe Couillard annonçait en grande pompe son adhésion à la philosophie libérale. À chacun sa poche est en somme l'idéologie qui se cache derrière cette façon de voir.

    Petit coup d'oeil pour voir où cette façon libérale peut conduite. Il y a des étudiants à l'université qui sont des héritiers, d'autres qui sont boursiers. Les premiers n'ont pas besoin de travailler pour payer leurs études, les parents sont souvent là pour y voir. Les premiers aussi passent une bonne partie de leurs étés à voyager, ça leur fait des sujets de conversation.

    Les boursiers sont ceux qui ne peuvent pas compter sur leurs parents pour payer leurs études. Ils doivent donc travailler pour les continuer. Ils n'ont pas non plus le temps de beaucoup voyager pour peaufiner leurs cultures. Ces deux groupes qui étudient ne sont pas égaux l'un par rapport à l'autre. N'allez surtout pas me faire croire que l'intelligence va avec l'épaisseur du portefeuille des parents.

    En sortant de l'université bardé de diplômes, tu as d'autant plus d'opportunités si tes parents sont là pour t'ouvrir les portes du monde du travail, encore là ce sont les héritiers qui ont le plus de chance que ça se passe ainsi. Souvent, les héritiers deviennent politiciens. Ils ont eu une vie matérielle facile, dans la plupart des cas. La plupart n'ont jamais connu la pauvreté et c'est sur eux que repose le remède.

  • Jacques Beaudry - Inscrit 8 janvier 2014 10 h 06

    un retour vain de l'ascenseur

    Les adeptes du néo-libéralisme prêchent l'ascension de la richesse vers les riches élites des donneurs d'emploi. Ils croient à tort que plus les riches vont s'enrichir plus ceux-ci seront enclin à redistribuer leur surplus de richesse aux 90% des travailleurs retirent à peu près rien de la création de richesse des dernières années. Des études démontrent rigoureusement que ce n'est qu'un dogme qui ne s'avère pas.

    • Réjean Boucher - Inscrit 8 janvier 2014 14 h 33

      Vous avez bien raison M. Beaudry et ce dogme s'appelle le ruissellement de la richesse. Un exemple pour illustrer ce dogme est la scène du film Les Voyageurs où le seigneur Hubert de Montmiraille, assis à la table de sa fillotte pour le repas, refuse, à la demande de cette dernière, que son valet Jacquouille se joigne à table. Plutôt, il lance à ce dernier, assis par terre, des miettes en mentionnant qu'il s'en contentera, ce à quoi Jacquouille acquiesce et remercie grandement son seigneur! Pour constater la répartition réelle de la richesse aux USA, voir le lien suivant: http://www.utrend.tv/v/9-out-of-10-americans-are-c