L’espionnage corrigé par les écrivains - Appel à la liberté

L’action menée ces jours-ci par plus de 500 écrivains répartis aux quatre coins du globe mérite la mention « considérable ». En effet, révoltés par les agissements totalitaires des services de renseignement des États-Unis auxquels les Google de ce monde ont participé, moyennant des piles d’argent frais, les plus renommés des romanciers exigent de l’ONU une « déclaration internationale des droits numériques. » Rien de moins.

 

ier matin, les principaux quotidiens d’Europe, du Japon, des États-Unis et d’ailleurs ont publié une pétition dans laquelle ses signataires — dont Umberto Eco, Margaret Atwood, Don DeLillo, Martin Amis, des Prix Nobel et bien d’autres —, rappellent et martèlent que « le pilier de la démocratie est l’intégrité inviolable de l’individu. L’intégrité humaine s’étend bien au-delà du corps physique. Dans leurs pensées et dans leur environnement personnel et de communication, tous les êtres humains ont le droit à une intimité sans encombre. Ce droit fondamental est rendu caduc par l’usage abusif des avancées technologiques par les États et par des entreprises dans leurs activités de surveillance. »

 

On insiste. Selon Ian MacEwan, Günter Grass, Yann Martel et leurs collègues, le droit évoqué n’a pas été simplement bafoué ou altéré, mais bien annihilé. Il a été détruit par un recours aussi ample horizontalement que prononcé verticalement aux outils techniques permettant aux surveillants de la NSA, aux censeurs de la CIA de faire l’inventaire des faits financiers, des déplacements physiques, des paroles formulées et échangées par tout individu. Autrement dit, la NSA ainsi que son pendant britannique ont effectué pendant des années des opérations dont la STASI, l’agence de triste mémoire, n’osait pas rêver.

 

Grâce à Edward Snowden, on sait que les opérations en question avaient pour objectif l’espionnage tous azimuts des individus, des ennemis potentiels, des réseaux islamistes, des politiciens « alliés ». Ces opérations avaient également pour but d’expérimenter toutes les possibilités technologiques de la quincaillerie développée par Apple, Google, Microsoft, Facebook, Twitter, ainsi que par les discrètes entreprises qui ont notamment la mainmise sur les tuyaux. On l’a déjà constaté, on va le répéter, comparativement à la NSA, le Big Brother de George Orwell était un timide.

 

À preuve, et pour reprendre un constat et non une opinion des pétitionnaires, « la surveillance des masses traite chaque citoyen comme un suspect potentiel. Elle remet en question un de nos triomphes historiques : celui de la présomption d’innocence. La surveillance rend l’individu transparent, tandis que l’État et les entreprises fonctionnent dans le secret ». La systématisation de la surveillance s’est d’ores et déjà traduite par la dictature de la transparence.

 

Car outre ce qu’on sait déjà des menus travaux portant l’empreinte de la NSA et des bonzes de la Silicon Valley, voilà qu’on vient d’apprendre que pendant que les maîtres-espions s’animaient sur le front extérieur, ceux du front intérieur, ceux du FBI pour être précis, s’étaient immiscés dans les bureaux de poste. Oui ! On vient d’apprendre que toutes les enveloppes qui transitent dans les bureaux des United Postal Services sont… photographiées jour après jour !

 

La facilité — oui ! La facilité — avec laquelle la NSA et compagnie ont pu déployer leurs antennes dans tous les coins et recoins est attribuable à la réalité suivante : tous les géants du secteur privé sont situés aux États-Unis, ainsi que — c’est à retenir — l’administration, pour ne pas dire l’appareil d’État de l’Internet. On ne soulignera jamais assez que le « W3C », ou World Wide Web responsable du développement, l’ICANN qui voit à l’attribution des droits de domaine et l’IETE qui élabore les protocoles communs, ont leur siège social à Washington et sont donc soumis au droit américain.

 

Pour cette raison ou plus précisément pour cette réalité, cette concentration de tout ce qui fait le Net en un pays, les auteurs formulent le souhait suivant : que les Nations unies composent et adoptent une déclaration internationale des droits numériques. On ne peut évidemment qu’être d’accord avec cette idée. Cela étant, reste ensuite l’épineuse question de l’appareil bureaucratique qui sera éventuellement chargé d’administrer. Est-ce que cela devrait revenir à l’Union internationale des télécommunications (UIT) qui est dans le giron de l’ONU ? La question reste ouverte, car très complexe.

 

En attendant, peut-être que l’un des bons moyens de réduire l’emprise des États-Unis sur le monde virtuel serait de reconnaître l’extraterritorialité d’Internet, comme le suggère Kavé Salamatian, professeur d’informatique à l’Université de Savoie. À quoi s’opposent évidemment les États-Unis, Apple et compagnie. Toujours est-il que Salamatian suggère, dans un entretien accordé à Mediapart, que l’on « envisage le Net comme l’espace ou la lune ». À méditer.

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7 commentaires
  • Guy Vanier - Inscrit 12 décembre 2013 06 h 54

    Ça serait un bon début!

    Mais, attendons nous à des objections de tout les gouvernements sans exception! Ils ne voudrons pas perdre le contrôle total qu'ils ont maintenant sur nos vies.
    Nous ne sommes pas sortie du bois!
    Merci encore MONSIEUR EDWARD SNOWDEN, vous êtes un héro pour moi!

  • Nicole Bernier - Inscrite 12 décembre 2013 07 h 49

    Ce genre d'espionnage veut se mettre en place au Canada

    Nous avons encore l'opportunité de mettre un terme au volonté du gouvernement Harper lequel va déposer un immense projet de loi, en utilisant un faux prétexte, pour prendre le même contrôle sur nos vies que les services secrets américains...

    Réagissons en masse pour soutenir la démarche de ces artistes à tous les niveaux politiques auxquels nous avons accès et même si c'est faire fi de la partisannerie

    http://www.avaaz.org/en/harpers_web_loc/?tmLKjab

  • Georges Tissot - Abonné 12 décembre 2013 10 h 10

    Liberté!

    Appel à la liberté! Sait-on ce qu’est la liberté? Et son appui? Depuis le 18e siècle, les réponses sont, pour ainsi dire, “en marche”. Si on accepte que la personne soit souveraine, elle est la source de tout pouvoir. La personne négocie ( en principe) son vivre ensemble: tout ! Elle élit des représentants-tantes qui animent un gouvernement, qui est responsable de X services ( la fonction publique et toutes les agences nécessaires et utiles, selon et selon). Tout, et tous sont redevables aux personnes du “vivre ensemble”. C’est la personne qui détermine, et donc fonde, toutes les valeurs de la vie. Qu’un gouvernement ou que des agences sous sa responsabilité fassent fi des valeurs ou de l’autorité des personnes, c’est de la tyrannie: abolition de la source de tout pouvoir, abolition de toute morale au profit d’une usurpation de pouvoir. Si les avancées techniques ne sont pas au service du pouvoir des personnes, nous sommes dans une ère de tyrannie: perte de la souveraineté, perte de la morale qui s’y enracine! Il s’agit chez toutes les nations (ONU) de prendre acte que la Déclaration des droits ( 1968) devient nulle! OU...
    Merci M. Truffaut.

  • Alexis Roux - Inscrit 12 décembre 2013 13 h 08

    L'eau chauffe lentement.

    Oui, c'est très inquiétant tout ça et ce qui ne rassure pas, c'est de constater l'indifférence généralisée face à ce système qui s'instale progressivement. J'ai bien peur que l'édonisme aie remplacé la réflexion et l'action collective.

    Mais jusqu'à quand serons-nous prêt à laisser s'installer ces systèmes qui ont le potentiel de nous amener dans une distopie historique?

    On s'installe dans un système où tous ceux qui oseront critiquer les directions des gouvernements, les journalistes, les activistes, pouront être discrédités publiquement. Par exemple, des documents ont montrés que la NSA collecte les habitudes de consultation de matériel sexuel en ligne pour les discréditer publiquement. Aux État-Unis, dans un sondage auprès d'un grand nombre de journalistes, 25% de ceux-ci ont affirmé s'auto-sensurer pour éviter de devenir une cible potentielle des services de renseignements.

    On voit donc que la surveillance généralisée a des effets bien plus étendus que la justification bien facile du terrorisme qui mangent des chats et des pédophiles voleurs de musique.

    La surveillance, et le risque de répression qui va avec, risque de modifier bien plus qu'on ne le croit notre liberté. Réveillons nous de grâce!

    Comme la grenouille placée dans une eau qui chauffe très lentement, nous sommes en train de nous laisser cuire jusqu'à ce qu'il soit trop tard.

  • Gilbert Fafard - Inscrit 12 décembre 2013 15 h 34

    La seule liberté qui nous reste

    Problament que la seule liberté qui nous reste dans ce monde numérique c'Mest que tous les citoyens branchés de ce monde décique pour quelques jours ou quelques semaine de se passer de internet. Peut-être que là, le totalitarisme virtuel mettra un peu de bit dans son vin...hum un peu d'eau dans le vin, afin d'établir un juste rapport entre la surveillance systématiuque des individus et la liberté.

    • Alexis Roux - Inscrit 12 décembre 2013 16 h 12

      Peut-être que la seule liberté qui nous reste est de brouiller les pistes. Utiliser des pseudonymes différents sur chaque site, chiffrer nos communications, Donner des fausses pistes sur soi-même.