La mort de Mandela - Le colosse de la paix

Nelson Mandela a été et reste la contradiction de ce postulat qui assure que l’homme ne fait pas l’histoire. L’histoire, cet avocat de formation l’a faite en grand, car il a été, avec une constance d’ailleurs remarquable, à la hauteur des défis énormes auxquels l’Afrique du Sud fut confrontée des décennies durant. Des géants du XXe siècle, il fut le colosse.

 

Lorsqu’on décline à rebours les épisodes dont il fut souvent l’acteur, parfois le témoin, on est frappé tout d’abord par le souci méticuleux avec lequel il observait les plus nobles des principes. En effet, de ses débuts sur la scène politique en 1948 à son retrait de celle-ci en 1999, Mandela aura toujours accordé à l’éthique la préséance sur les compromissions, l’opportunisme, la facilité, les raccourcis. Bref, les petites lâchetés. Quoi d’autre ? On est également frappé par le culte qu’il vouait à l’abnégation, l’oubli de soi.

 

Ainsi, à plus d’une reprise il a refusé dans les années 1980 les propositions de libération conditionnelle. Qu’on y songe : Mandela vient de passer une vingtaine d’années en prison et dit non au nom de la responsabilité. Celle dont il sait qu’elle lui incombera tôt ou tard. De quoi s’agit-il ? Lorsqu’il a amorcé dans les années 1980, de sa cellule, les négociations sur les termes de sa libération, de celle des autres prisonniers politiques ainsi que le statut de l’ANC, il a rapidement acquis la conviction que l’apartheid sombrerait et qu’il serait condamné à réparer les pots cassés, à gouverner le pays.

 

Cette conviction a ceci de remarquable qu’à l’époque les ennemis de Mandela, on pense aux plus puissants d’entre eux, n’étaient pas cantonnés seulement en Afrique du Sud. En effet, il y avait les étrangers. Ils s’appelaient Ronald Reagan et surtout Margaret Thatcher. Cette dernière, il faut le souligner, déclara en 1987 que « quiconque pense que l’ANC gouvernera en Afrique du Sud est dérangé ». Pire, le député Teddy Taylor, un conservateur, estimait que « Mandela devrait être fusillé ». Quant à l’actuel premier ministre britannique, David Cameron, il fit campagne en Afrique du Sud en 1989… contre les sanctions économiques !

 

À la différence notable de ces « libérateurs » du XXe siècle qui se sont mués en dictateurs par volonté de puissance augmentée d’un soupçon de vanité, sans oublier évidemment l’inclination pour l’enrichissement, il a réussi la transition. Quand on pense à tous les vices, notamment ceux inhérents à la violence, qui encombraient l’atmosphère de l’époque, on se rend compte que la mise en place de la Commission vérité et réconciliation relève du prodige politique, car fondue à l’enseigne de la générosité et de la vision à long terme.

 

Dans ses mémoires intitulés Un long chemin vers la liberté, Mandela compose une phrase qui en dit long ou plutôt qui éclaire ce qui précède : « Quand j’ai franchi les portes de la prison, telle était ma mission : libérer à la fois l’opprimé et l’oppresseur. » Quand on songe aux immédiats après-guerres du siècle dernier, aux multiples pourparlers et traités, cette phrase a ceci de lourd, dans le sens le plus noble du terme, qu’elle est en fait une transgression politique. Elle exprime en tout cas un désir de dépassement sans équivalent dans l’histoire moderne.

 

C’est bête à dire, ou peut-être cela paraîtra pompeux, mais rien ne résume mieux le « cas » Mandela, son parcours empreint de tragédies, que ces deux vers que Louis Aragon consacra à Robert Desnos : « […] Accomplir jusqu’au bout ta propre prophétie / Là-bas où le destin de notre siècle saigne. »

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