Suicides dans l’armée - Rien d’un hasard

Quand des soldats se suicident, le réflexe militaire est immédiat, toujours le même : il n’y a pas d’augmentation du taux de suicide dans l’armée, et il est plus bas que dans le reste de la population. Cet argument a encore servi mercredi alors qu’en moins d’une semaine, quatre soldats ont mis fin à leurs jours.

 

Ce réflexe de repli est normal : toutes les organisations cherchent à se protéger quand arrivent les problèmes, de quelque ordre soient-ils. Mais il faut savoir aller au-delà de la langue de bois. L’armée, par exemple, fait le relevé des soldats qui se suicident, pas des tentatives manquées (12 pour un suicide avéré, disent des vétérans). Elle s’en tient aussi aux soldats de carrière, n’inclut pas les réservistes dans ses données alors qu’ils ont été nombreux en Afghanistan.

 

En fait, plus de 40 000 membres des Forces canadiennes ont été déployés dans ce pays depuis 2001, plusieurs en zones de combat, là où le risque de revenir avec des problèmes de santé mentale est à son zénith. L’armée elle-même évalue que ces problèmes touchent 14 % de ses vétérans d’Afghanistan, un chiffre conservateur aux yeux de médecins.

 

Il est vrai que l’armée canadienne a mis en place au fil des ans bien des programmes de prévention et de soutien psychologique. Mais le véritable enjeu, c’est de savoir s’ils sont acceptés, adaptés et bien administrés.

 

Chez les soldats, le syndrome de stress post-traumatique reste un tabou. Des études démontrent que plusieurs d’entre eux sont persuadés de pouvoir s’en sortir seuls. Le souci de sauver sa carrière l’emporte sur le reste : pas question d’aller se confier à son supérieur ou aux médecins de l’armée, pas question d’être rejeté. Et ils n’ont pas tort. Les soldats qui sont diagnostiqués comme ayant des problèmes de santé mentale finissent souvent par être poussés vers la porte, rappelaient des reportages ces derniers jours.

 

Le soutien est aussi offert aux troupes avant leur départ puis au retour de mission. Mais il faut parfois des années avant qu’un trouble se manifeste, comme en a abondamment témoigné le général Roméo Dallaire, qui n’en finit plus de souffrir et qui a l’immense courage d’en parler. Le suivi systématique ne suit pas.

 

Quant à la manière de gérer le soutien, elle semble pleine de lacunes, selon de multiples témoignages : renvoi vers une ligne 1 800 pour se confier, indices de dérapage ignorés (violence conjugale, abus d’alcool, notamment), bureaucratie qui traite les gens comme des numéros, difficulté d’avoir accès à du personnel soignant… Toutes choses que l’on voyait venir dès les premiers suicides, en 2007, de soldats postés en Afghanistan. Or, disent ceux qui s’y connaissent, on a encore dix ans de retombées afghanes devant nous. Il y a urgence de réagir.

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