L’espionnage de tous et de tout - Une anomalie?

Il y a peu, un des dirigeants de Google a formulé une phrase propre à susciter l’effroi, sans exagération aucune, en chacun de nous : « La vie privée pourrait bien être une anomalie. » L’auteur de cet emportement totalitaire s’appelle Vint Cerf. En alignant ces mots, ce dernier a essayé de dédouaner sa compagnie, la National Security Agency (NSA) et d’autres réducteurs de têtes habités par la volonté de puissance.

 

Avant toute chose, il faut préciser que ce commentaire a été décliné ces jours-ci lors d’une présentation devant les membres de la Federal Trade Commission (FTC). Dans quel but ? Défendre et justifier les usages que Google et, indirectement, Facebook et consorts font des informations qu’ils collectent sur tout un chacun dans le seul but d’engranger des espèces sonnantes. Il faut également préciser, voire insister sur le titre, la fonction, de Cerf tant cela résume les ardeurs messianiques à des fins financières de Google : évangéliste en chef d’Internet.

 

À ce dernier, il faudrait greffer : commissaire au totalitarisme. Car lorsqu’on s’attarde à rebours aux actes faits par la NSA et par leurs homologues britannique et français, ainsi que par Facebook, Apple, Twitter, Verizon, Vodafone, Level 3 et BT Group, on constate que ce groupe restreint confectionne les balises d’un État qu’il faudra bien qualifier, tôt ou tard, de policier. D’un État où le capitalisme stalinien sera roi et maître. On a des doutes ?

 

Tout a débuté, dans le sens du temps court de l’histoire évidemment, en janvier 2002 lorsque George Bush a demandé à John Poindexter, ex-patron du Conseil national de la sécurité sous Ronald Reagan, de traduire dans les faits, la réalité, son concept dit Total Information Awareness ou « connaissance totale de l’information ». On insiste tant cette expression, ou plus exactement ce programme, se confond avec l’absolutisme : connaissance totale de l’information.

 

Pendant une quinzaine de mois, Poindexter a donc échafaudé l’architecture du programme, le modus operandi. Les élus aidant et le premier d’entre eux — Bush évidemment — ont élagué tout ce qui ressemblait de près comme de loin aux obstacles juridiques. Comment ? En rassemblant sous l’expression « guerre contre le terrorisme » tous les droits que permet la guerre totale. Bref, on peut espionner qui on veut et donc réquisitionner tous les outils développés par Google, Verizon et compagnie.

 

Grâce aux révélations d’Edward Snowden, ex-employé d’un sous-traitant de la NSA, et à la gestion de ces dernières par le quotidien The Guardian, on sait depuis peu que, dans la foulée de la construction par Poindexter d’un immense aspirateur d’informations, Bush, Tony Blair et les hauts fonctionnaires concernés ont décidé une politique, au milieu des années 2000, qui donne froid dans le dos. En substance, il s’agit de celle-ci : pourquoi ne pas expérimenter toutes les possibilités que permettent les nouvelles technologies?

 

Comme les États-Unis ont une Constitution et non le Royaume-Uni, comme l’Allemagne et la France sont des alliés du deuxième cercle et non du premier, il a été décidé que ce serait au Royaume-Uni qu’on étudierait toutes les possibilités. On se rappellera que les sujets de Sa Majesté ont été espionnés de façon plus systématique, plus brutale, plus vicieuse que les citoyens des autres pays.

 

Tout cela rappelé, il y a de quoi être étonné et effaré par l’indolence, si l’on ose dire, de la réaction publique. À preuve, un sondage publié il y a une semaine indiquait que près de la moitié des Britanniques jugeaient normal d’être espionnés. De quoi ravir Eric Schmidt, le président de Google, qui a déjà confié que « la politique de Google est d’être le plus proche possible de la frontière du sinistre, mais de ne jamais la franchir ». Le sinistre, faut-il le rappeler, est synonyme du totalitarisme.

À voir en vidéo