Minorités en prison - Concentré de misère

Howard Sapers, l’Enquêteur correctionnel du Canada, a choisi d’ouvrir son rapport annuel par une citation de Nelson Mandela — qui en savait long sur le sujet : « On ne connaît réellement une nation qu’en visitant ses prisons. » Il est vrai que c’est là qu’on mesure vraiment le sort réservé aux marginalisés, aux négligés, aux fragilisés, bien plus nombreux à peupler les établissements carcéraux que les bandits à col blanc ou issus de l’élite.

 

Sur cette prémisse, on comprend mieux le portrait troublant que M. Sapers dresse de la situation dans les pénitenciers fédéraux : il reflète à traits vifs une discrimination constatée dans l’ensemble de la société canadienne.

 

Au Canada, les autochtones sont la minorité affligée de tous les maux : mal logés, sans emploi, aux prises avec des taux alarmants de grossesses précoces, de toxicomanie, de suicide… S’en étonnera-t-on, ils sont aussi surreprésentés en prison, et ce problème s’aggrave au fil des ans. Même constat chez les Noirs, qui se heurtent à des problèmes d’accès à l’emploi ou au logement bien plus importants que pour d’autres minorités. Eux aussi représentent un pourcentage disproportionné de la population carcérale canadienne.

 

Le profilage racial exercé à leur égard par les policiers, bien documenté, explique en partie la situation. Mais le profilage, « ce n’est pas juste l’affaire du lien entre la police et le jeune », disait en entrevue au Devoir l’été dernier Gaétan Cousineau, président sortant de la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse. Il s’agit d’un phénomène de société à combattre au même titre que l’homophobie.

 

Faute de cette prise de conscience, la stigmatisation des Noirs ou des autochtones est ignorée alors qu’elle a un impact sur leur judiciarisation. Et une fois en prison, les stéréotypes perdurent. Par exemple, les détenus noirs sont perçus comme appartenant tous à des gangs, ce qui est faux dans 79 % des cas.

 

Le rapport de M. Sapers est précis, éloquent et propose des pistes d’action. Hélas, il prêche dans le désert. À Ottawa, ce n’est même pas l’attentisme qui règne, mais le déni. Aux problèmes de gestion des prisons constatés dans les années 1970 et toujours pas résolus 40 ans plus tard, s’ajoutent maintenant les coupes importantes effectuées par les conservateurs en matière de soutien aux détenus (on ferme des bibliothèques, on hausse le coût des appels téléphoniques, on fait cohabiter deux détenus dans une cellule grande comme une salle de bain…). Pourquoi s’en faire ? La seule minorité en prison, ce sont les criminels, comme l’a dit le ministre de la Sécurité publique Steven Blaney. Autant dire que le rapport est déjà rangé et oublié.

5 commentaires
  • Sylvain Auclair - Abonné 30 novembre 2013 08 h 55

    Mais la minorité la plus surreprésentée en prison...

    ...ce sont les hommes. 49,5 % de la population et autour de 95 % des détenus.

    • André Le Belge - Inscrit 30 novembre 2013 11 h 08

      49,5 % de la population?

    • Jean-Sébastien Rozzi - Inscrit 1 décembre 2013 20 h 56

      Le problème c'est que ce sont des hommes qui sont chefs de mafias, de motards, de gangs de rue. Ce sont les hommes qui s'occupent du trafic de drogue. En très grande majorité, ce sont les hommes qui sont proxénètes, assassins, aggresseurs, violeurs, pédophiles, entrepreneurs, syndicalistes et politiciens véreux.

      Votre statistique étonne moins lorsque l'on regarde qui commet les crimes dans notre société. La position masculine en est une de domination dans notre société patriarcale. Toute personne en position de domination est tentée d'abuser de son pouvoir.

  • France Marcotte - Abonnée 30 novembre 2013 16 h 52

    Utopie modeste: un pays sans prison

    « On ne connaît réellement une nation qu’en visitant ses prisons. »

    C'est l'arrière-cour des pays, l'envers du décor.

    Le Canada, un pays riche, égalitaire, juste, généreux...
    Cause toujours, montre-moi tes prisons, dit l'étranger.

    Existe-t-il des pays sans prison, les prisons ne sont-elles pas en soi l'aveu d'un échec?

    Au mieux une prison modèle mais tout de même une prison.