Persévérance scolaire - Ne pas rêver

Comme on la cherche, la formule magique, quand il est question d’abandon-décrochage-raccrochage-persévérance (le mot varie avec les époques) scolaire ! La recette tient pourtant du paradoxe : plus modestes les attentes, plus petite la dose, plus efficace l’impact. Une sagesse, hélas, à laquelle peu de politiciens se résignent.

 

La semaine dernière, dans le cadre des Grandes Rencontres sur la persévérance scolaire qui se sont tenues pendant trois jours au Palais des congrès à Montréal, la ministre de l’Éducation, Marie Malavoy, a annoncé la nouvelle cible de son gouvernement : faire passer de 63 % à 66 % le nombre d’élèves qui obtiennent leur diplôme de secondaire dans les cinq ans prévus. Trois points qui ont l’air anodins, mais qui ne le sont pas du tout.

 

Il faut voir tous les efforts qui doivent être déployés pour simplement atteindre l’objectif, mis en place il y a quelques années, que 80 % des jeunes aient obtenu leur diplôme d’études secondaires à 20 ans (à noter que, dans les années 90, on avait même envisagé un taux de 85 % pour 2010 !). Le progrès se mesure au rythme d’un point de pourcentage par année, pour atteindre présentement 74,8 %. Mais on nous permettra de crier victoire quand on y sera arrivé. Le fil de la persévérance scolaire ne va pas toujours en ligne droite au Québec. En 2001, par exemple, 71 % des jeunes de 20 ans avaient leur diplôme du secondaire. L’année suivante, ce chiffre avait diminué à 68 % : il faut dire que l’économie allait mieux et que les entreprises (pas toutes soucieuses d’éducation) étaient en manque de main-d’oeuvre…

 

Pourtant, des centaines et des centaines de millions de dollars ont été consacrés à la lutte contre le décrochage au cours des dernières années, avec des résultats soit nuls (ainsi du coûteux programme « Agir autrement » destiné aux écoles défavorisées), soit inconstants. On cible si mal les gestes à faire, d’une part, parce qu’on n’a pas fini de déchiffrer les facteurs qui prédisposent au décrochage, d’autre part, parce que certains facteurs restent sous-estimés : ainsi de l’impact de l’économie, mentionné ci-dessus, ou de la motivation du personnel des écoles.

 

La tenue des Grandes Rencontres a permis de diffuser de nouveaux résultats sur les facteurs de réussite ou d’échec en matière scolaire, comme le rapportait Le Devoir il y a quelques jours. La pauvreté et le niveau de diplomation de la mère étaient jusqu’à maintenant de bons repères du décrochage. Mais les travaux de l’équipe de Michel Perron, sommité du domaine, permettent de dessiner un tableau plus complexe, qui tourne autour du tissu social. Les jeunes réussissent mieux dans les vieilles communautés, où les gens se connaissent et ont l’habitude de se serrer les coudes : la richesse sociale, c’est heureux de le savoir, peut compenser bien des pauvretés économiques.

 

Mais dans nos sociétés aux liens de plus en plus fragiles, que signifie vraiment ce constat : est-ce à dire que l’avenir, en éducation, s’assombrira davantage ? L’équipe de M. Perron, heureusement, poursuit ses fins travaux. Qui sait, peut-être découvrirons-nous que la mise en place d’une cuisine collective à laquelle participent des parents a plus d’impact sur la réussite scolaire que l’achat de tableaux blancs intelligents.

 

La motivation, elle, est encore plus difficile à cerner : elle a si peu à voir avec l’argent, les subventions ! La motivation, ce sont ces professeurs ou ces directions formidables auxquels peu d’études se consacrent, dont les médias font parfois le portrait. Le sentiment d’appartenance des jeunes à leur école, crucial, nous dit-on, leur doit beaucoup, et leur manière de stimuler les élèves peut suffire à faire modifier la cote de décrochage dans une école.

 

Mais si l’effort de l’adulte n’est pas soutenu, si tout s’arrête le jour où il s’en va, l’embellie ne durera pas. C’est d’ailleurs, dans cette veine, tout l’intérêt de l’aventure dans laquelle s’est lancé Gabriel Bran-Lopez, que nous racontons aujourd’hui : aller rencontrer les élèves, mais pas en passant, pour de bon. Ne pas s’imposer non plus au personnel déjà en place, mais s’arrimer à ses besoins. Des gestes ciblés, faits à toute petite échelle, loin du « mur à mur » et des grandes ambitions.

 

Les gouvernements ne sont jamais à l’aise avec ce type d’approche : ça manque d’éclat, de rapports, de résultats immédiats. Pourtant, si on est sérieux dans cette lutte incessante contre le décrochage scolaire, problème si aigu au Québec (parmi les pires taux au Canada), il faudra que la politique nationale que promet la ministre Malavoy à ce sujet pour 2014 accepte de ne pas rêver grand pour privilégier la stratégie de l’ombre, tout ce qu’on ne voit pas.

8 commentaires
  • François Dugal - Inscrit 11 novembre 2013 09 h 12

    La ministre

    Après des programmes imaginés par des théoriciens sans expérience de terrain, une formation des maîtres déficiente, la précarité des jeunes enseignants et des directions scolaires figées dans une bureaucratie tatillonne, on se surprend encore qu'une frange de la population étudiante abandonne l'école.
    Il y a quelques années, Le Devoir publiait un article sur les profils type d'étudiants qui fuient l'école; en première place, les étudiants doués, qui sont les premiers à ne pas se fondre dans le moule de la médiocrité.
    Que fait la ministre?

    • Alexandre Pepin - Inscrit 11 novembre 2013 17 h 01

      Avez-vous une référence? J'aimerais bien voir l'article en question. Si c'est vrai c'est très inquiétant pour l'avenir.

  • Jacques Gagnon - Inscrit 11 novembre 2013 09 h 53

    Oui, arrêter de rêver

    Il faut cesser de croire que l'on s'en sortira grâce au dévouement, à l'abnégation, à la sainteté presque, de certains enseignants ou directions d'école. Les problèmes viennent du milieu, de la molesse ou de l'indigence des parents, de l'environnement socio-économique, du manque de créativité et de vision des politiciens qui font et défont constamment ce que leurs prédécesseurs ont fait, qui coupent partout dans les commissions scolaires tentant de faire croire au peuple que la gestion c'est de trop et que l'on ne touche pas aux services.

  • Rafik Boualam - Inscrit 11 novembre 2013 16 h 08

    tout à fait d'accord

    Avec vous monsieur Gagnon. J,ai deux enfants en âge scolaire. J,ai entendu plusieurs parents dire qu'ils ne voulaient pas envoyer leurs enfants à telle ou telle école parce qu'elles sont trés exigeantes. On a peut-être oublié d'inculquer la notion de l'effort aux enfants pour les habituer à la facilité et l'apprentissage-minute. Mais peut-être que les adultes eux-mêmes ont oublié cette notion. la proportion des personnes au Québec incapables de lire un texte élaboré est effarante.

  • Monique Bisson - Abonné 11 novembre 2013 19 h 32

    Responsabilité collective

    Pour nos jeunes, nourrir le rêve d'apprendre, la motivation de poursuivre encore et encore est beaucoup plus qu'une question d'argent. La solidarité, l'ouverture aux autres, la reconnaissance de la richesse sociale, comme ce serait simple si, comme société, on s'y mettait. Nous avons toutes et tous dans notre environnement des jeunes, alors, nous, les personnes retraitées, allons vers ces jeunes et soutenons-les.

    Notre jeunesse mérite qu'on fournisse des efforts pour elle, et ce, même si nous ne serons pas reconnus par les Mme Malavoy de ce monde.

    Monique Bisson, Gatineau

  • Monique Bisson - Abonné 11 novembre 2013 19 h 32

    Responsabilité collective

    Pour nos jeunes, nourrir le rêve d'apprendre, la motivation de poursuivre encore et encore est beaucoup plus qu'une question d'argent. La solidarité, l'ouverture aux autres, la reconnaissance de la richesse sociale, comme ce serait simple si, comme société, on s'y mettait. Nous avons toutes et tous dans notre environnement des jeunes, alors, nous, les personnes retraitées, allons vers ces jeunes et soutenons-les.

    Notre jeunesse mérite qu'on fournisse des efforts pour elle, et ce, même si nous ne serons pas reconnus par les Mme Malavoy de ce monde.

    Monique Bisson, Gatineau