Crucifix et symboles monarchiques - L’angle mort royal

Les parlementaires débattront bientôt de l’opportunité ou non de retirer le fameux crucifix de 1936 à l’Assemblée nationale. Le Devoir croit son retrait nécessaire. Il risque cependant d’y avoir un angle mort dans la discussion que les élus auront : d’autres signes religieux ostensibles trônent au Salon bleu, ceux de la monarchie britannique.

 

 

La Charte des valeurs québécoises, rebaptisée d’un titre interminable, sera déposée jeudi : « Charte affirmant les valeurs de laïcité et de neutralité religieuse de l’État ainsi que d’égalité entre les femmes et les hommes et encadrant les demandes d’accommodement ». Elle ne contiendra aucune disposition sur le fameux crucifix qui trône depuis 1936 au-dessus du président de l’Assemblée nationale. Cependant, le gouvernement proposera une motion par laquelle les élus pourraient opter pour une solution à la Bouchard-Taylor : déplacer l’objet dans un lieu où il prendrait un sens patrimonial.

 

Retournons un moment à l’argumentation de la commission. Laisser le crucifix à sa place laisserait entendre « qu’une proximité toute spéciale existe entre le pouvoir législatif et la religion de la majorité. Il paraît préférable que le lieu même où délibèrent et légifèrent les élus ne soit pas identifié à une religion particulière ».

 

Promenons notre regard au-dessus du crucifix au Salon bleu : on y apercevra une couronne comportant une autre croix, celle de la monarchie britannique. Le souverain du Royaume-Uni (RU), dont c’est le symbole, est depuis des siècles un chef non seulement politique, mais religieux, le « Supreme Governor of the Church of England ». Les armoiries d’Elizabeth II se retrouvent sur la masse, toujours utilisée à l’ouverture des travaux de la Chambre.

 

Ces symboles sont là depuis si longtemps qu’on ne les voit plus, un peu comme le crucifix avant que n’éclate le débat sur les accommodements raisonnables, en 2007. Les croix anglicanes ne contredisent-elles pas les principes de « laïcité » et la « neutralité religieuse de l’État » proclamés jusque dans le nouveau titre de la Charte ? On niera au reste difficilement qu’il y a là l’évidence d’une « proximité toute spéciale » du législatif avec une « religion particulière ».

 

Dans le passé, des symboles monarchiques ont été retirés du Salon bleu. En 1926, les statues de la reine Victoria et du roi Edouard, qui logeaient depuis 1911 dans les niches jouxtant le siège du président, ont été remplacées par des plantes vertes ! D’autres symboles demeurèrent, dont V.R. (Victoria Regina). « La présence monarchique au coeur de la Chambre […] venait rappeler à qui appartenait ultimement le pouvoir au Canada », expliqua l’historienne Aude Gendreau-Turmel dans un texte en 2011.

 

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Des symboles politico-religieux au Salon bleu, on dira qu’ils n’ont plus d’effet. Sur le plan politique pourtant, ils en ont davantage que le fameux crucifix. Ils concordent avec cette règle, réaffirmée dans la loi de 2013 sur la succession royale, qu’aucun « papiste » ne peut accéder à la tête de l’État. Ces symboles correspondent aux premiers mots de la constitution imposée au Québec en 1982 et signée par Elizabeth II : « Le Canada est fondé sur des principes qui reconnaissent la suprématie de Dieu »… («et la primauté du droit », oui, bien sûr).

 

Des prérogatives du chef politico-religieux, le premier ministre a hérité. Au Royaume-Uni, il nomme les principaux membres de la hiérarchie ecclésiale. Au Canada, son pouvoir de nomination est presque surnaturel, ce que l’actualité nous rappelle souvent : il désigne les membres du Sénat, les juges des cours supérieures, d’appel et suprême. Ces prérogatives royales sont coulées dans le béton trudeauiste de 1982. Un des résultats : le R.-U. a pu se donner des élections à date fixe ; ici, il faudra se contenter de « dates molles » puisqu’on ne peut changer la charge des représentants de la reine.

 

Puisqu’il est essentiel de réformer ou d’abolir le Sénat fédéral, un débat constitutionnel s’imposera à moyen terme. Les élus québécois pourraient commencer à s’y préparer en contemplant les signes politico-religieux autour d’eux, au Salon bleu.

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