Seuils d’immigration - Au-delà des chiffres

C’est une bonne idée du gouvernement Marois que de réduire, même légèrement, le nombre d’immigrants acceptés au Québec dans les deux prochaines années. Les libéraux avaient plutôt joué à la roulette en haussant sur papier les seuils d’admissibilité sans s’assurer du soutien réel aux personnes. L’immigration n’a pourtant de sens que si une société prend les dispositions pour accueillir le nouvel arrivant. C’est la seconde étape à discuter.

 

 

Parler d’immigration est, dans tous les pays, un sujet délicat tant il est facile d’y greffer réflexes xénophobes ou de repli. Le débat se fait encore plus sur la pointe des pieds ici parce qu’il est lié à la survie du Québec, qu’il s’agisse de préserver son poids démographique au sein de la fédération canadienne ou du défi, unique en Amérique du Nord, d’intégrer les nouveaux arrivants en français.

 

Notre situation est d’autant plus particulière que, comme le rappelait il y a quelques années le chercheur Gérard Pinsonneault, spécialiste de ces questions, « au Canada anglais et aux États-Unis, l’immigration fait partie des mythes fondateurs de la nation ». Ce n’est pas le cas au Québec, qui ne contrôle la sienne que depuis 1978.

 

Le Québec a néanmoins connu en peu de temps une hausse marquée des seuils d’admissibilité de ses nouveaux arrivants. Il y a dix ans, le gouvernement se fixait un objectif annuel de 35 000immigrants ; en 2012, ce sont plus de 55 000 personnes qui ont été reçues. Entre les deux, en avons-nous fait assez, concrètement, pour accueillir ces gens dont nous disons souhaiter la venue ?

 

On en a eu une réponse en 2010, lorsque le vérificateur général du Québec Renaud Lachance s’était penché sur les processus de sélection des immigrants. Il en avait recensé les lacunes et noté le manque d’outils « pour bien cerner la capacité réelle du Québec » à « supporter les hausses progressives des volumes d’immigration ».

 

Le gouvernement Charest avait en effet décidé en 2007 de faire passer le seuil d’accueil de 45 000 immigrants cette année-là à 55 000 en 2010 (une hausse de 20 % en trois ans !), en dépit des commentaires des organismes oeuvrant sur le terrain qui soulignaient le manque de ressources pour intégrer tous ces gens. Le rapport de M. Lachance était une indication sérieuse qu’ils avaient eu raison. Le gouvernement libéral n’avait toutefois pas voulu remettre en question les objectifs déjà établis. Et l’année suivante, il avait maintenu un seuil annuel de 50 000 immigrants pour la période 2012-2015, seuil qui a depuis été largement dépassé, retrouvant les 55 000 ciblés en 2007.

 

C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre l’intervention de l’actuelle ministre de l’Immigration, Diane De Courcy, qui annonce une baisse progressive des gens admis afin de revenir sous la barre des 50 000 (soit 48 500 personnes en 2015). Eu égard aux taux passés, cela reste énorme vu la capacité d’intégration réelle offerte au Québec.

 

Il importe ici de préciser que cette « intégration » a bien peu à voir avec tous les débats entourant la Charte des valeurs québécoises (la laïcité allant bien au-delà des signes ostentatoires, ceux-ci n’étant par ailleurs surtout pas synonymes d’immigration). Les enjeux sont vraiment ailleurs. D’abord, dans la reconnaissance des diplômes, qui donnerait un véritable accès au marché du travail. Pouvoir apprendre le français dans les PME, là où se retrouvent les immigrants, serait aussi capital. Depuis août, le gouvernement péquiste privilégie des candidats ayant déjà une connaissance avancée du français, ce qui permet de contourner certains défis de francisation. Mais il restreint ainsi le bassin de pays où recruter, limitant par exemple l’apport latino-américain, si important dans le passé.

 

Et puis, la langue n’est vraiment pas tout en matière d’intégration. Il faut aussi posséder les codes du pays, sa culture, ses repères. Regrettons encore une fois la disparition des Centres d’orientation et de formation des immigrants (les COFI) qui, de 1975 à 2000, n’offraient pas que des cours de français, mais un panorama de la société québécoise. La rationalisation économique aura eu raison d’eux. Ils n’ont jamais été remplacés.

 

L’intégration, c’est encore d’autres mesures qui ne relèvent pas que de Québec. En ce lendemain d’élections municipales, et particulièrement à Montréal où se concentrent les immigrants, il est essentiel de rappeler le rôle des élus. Les nouveaux arrivants se retrouvent dans des quartiers pauvres, s’entassent dans des logements en mauvais état, parfois insalubres. Nos administrations font bien peu contre les mauvais propriétaires, abandonnent bien trop de leurs responsabilités aux groupes communautaires, aux moyens si limités. Il y a là de quoi agir, sans tarder.

 

La ministre De Courcy veut maintenant revoir l’énoncé de politique en matière d’immigration, qui date d’il y a 20 ans, et consulter la population sur les futurs niveaux d’accueil. Mais maintenir les portes grandes ouvertes et traîner les pieds quand les gens sont arrivés, c’est tromper ceux que l’on prétend accueillir. Il est grandement temps de dépasser les chiffres.

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