Laïcité—3 - Ce crucifix

Le Québec est-il un État laïque ? Si celui-ci s’est déconfessionnalisé au fil des dernières décennies, la rupture avec la religion est loin d’être consommée, juridiquement et culturellement. Le pas qu’entend franchir le gouvernement Marois avec l’adoption d’une Charte des valeurs québécoises est nécessaire. Il se heurtera à de nombreuses difficultés, dont la plus grande pourrait être l’ambivalence des Québécois, à laquelle le gouvernement lui-même n’échappe pas.

 

Cette ambivalence, le gouvernement Marois l’a bien mesurée à travers les nombreux sondages qu’il a faits à propos de son engagement électoral à adopter ce qui était alors une Charte de la laïcité et qui est devenu la Charte des valeurs québécoises. Les mots ayant un sens, on peut deviner les motifs. Parler de valeurs est moins brutal et réfère à ce que l’on est comme peuple. Malgré la volonté de rechercher un équilibre entre droits de la majorité et des minorités, un peuple se définit d’abord par sa majorité. Parler de valeurs est rassurant, car on comprendra que du passé, on n’entend pas faire table rase, la preuve en étant que le crucifix, symbole entre tous les symboles, restera à l’Assemblée nationale.

 

Il est reproché au gouvernement Marois de vouloir instrumentaliser ce débat sur la laïcité pour en faire un débat identitaire. Ne soyons pas naïfs, l’identité colore tous nos débats politiques au Québec. L’instrumentalisation est un reproche qui vaut pour tous. Le chef du Parti libéral du Canada, Justin Trudeau, nous en a fait une belle démonstration mercredi. Quant à ceux qui diront qu’il faut se garder de mettre le pied dans un tel débat, ce sont les mêmes qui reprocheront aux élus, lorsqu’il y aura crise, d’avoir trop attendu. Ne pouvons-nous pas faire ce débat sans présumer des intentions des uns et des autres, sans présumer non plus de notre capacité à trouver des consensus ?

 

Les intentions précises du gouvernement ne seront dévoilées que le 9 septembre, mais le programme électoral du Parti québécois nous disait que cette charte affirmerait « que le Québec est un État laïque, neutre par rapport aux croyances ou non-croyances des uns et des autres en matière de religion ; que la liberté de religion ne peut être invoquée pour enfreindre le droit à l’égalité entre les hommes et les femmes ou le bon fonctionnement des institutions publiques et parapubliques ; que les agents de la fonction publique et parapublique doivent s’abstenir dans l’exercice de leurs fonctions officielles du port de tout signe religieux ostensible ».

 

La neutralité de l’État est chose acquise dans les esprits des Québécois, mais cela n’est pas dit juridiquement de façon telle que la laïcité soit reconnue comme un principe structurant de l’État, voulant que l’État québécois soit fondé sur la seule primauté du droit. En corollaire, il va de soi que l’État doit afficher sa neutralité (pensons au port de signes religieux ostentatoires) et dans son fonctionnement (pensons aux accommodements raisonnables). Le tout conduit, et il n’y a pas de surprise pour quiconque en cela, à un arbitrage entre des droits reconnus par les Chartes des droits, tant la canadienne que la québécoise, et des valeurs que la société québécoise a faites siennes, telles l’égalité entre les hommes et les femmes.

 

C’est sur cet arbitrage que le débat s’est déjà engagé. Les mots « discrimination », « dictature de la majorité », « refus de la diversité » ont été entendus. Ne nous cachons pas que ce débat est hautement émotif, juridiquement complexe et politiquement chargé. Il y a un conflit potentiel évident entre cette charte des valeurs et la Charte canadienne des droits et libertés telle qu’elle a été interprétée par les tribunaux jusqu’ici. Un conflit qui pourrait n’être résolu que par le recours à la clause dérogatoire. Il serait prudent de laisser le débat se faire avant de conclure qu’il conduira à une « chicane », selon le mot du premier ministre Harper. Les esprits peuvent évoluer, pourvu qu’on accepte qu’il s’agisse d’un débat ouvert.

 

***

 

Un reproche doit être adressé à cet égard au gouvernement Marois. Dans une entrevue au Devoir en mai dernier, le porteur du projet de charte, le ministre Bernard Drainville, indiquait que le patrimoine historique serait protégé. Pas question de toucher à la croix du mont Royal, ni au crucifix de l’Assemblée nationale. Il y a ici erreur. La croix du mont Royal ne symbolise pas l’autorité de l’État. Le crucifix à l’Assemblée nationale, si ! Ce n’est pas un simple élément d’un décor historique. C’est sous le regard de ce crucifix, qui est le symbole de l’Église catholique, que les lois qui nous régissent sont adoptées. Comment expliquer à un juif qu’il ne portera plus sa kippa lorsqu’il représente l’État, ou à une enseignante musulmane qu’elle doit laisser son voile à la maison, alors que les députés continuent de s’attacher à ce symbole religieux ? Que penseront-ils de l’ambivalence du gouvernement, d’ailleurs très largement partagée par les élus ? Ce crucifix contredit l’image de neutralité de l’État. Il doit être retiré de cette enceinte.

10 commentaires
  • Michel Lebel - Abonné 2 septembre 2013 21 h 02

    Quelques remarques importantes

    Cet article semble confondre l'État et la société. L'État québécois doit être laïque, neutre, quant aux religions, mais pour la société, c'est autre chose. La société est pluraliste, composée de personnes, ayant diverses religions ou sans religion. Ceci doit être absolument respectée. Il ne peut être question de vivre dans une société laïque.

    Le texte semble prendre à la légère le fait qu'une charte des valeurs(lesquelles?)pourrait entrer en conflit avec les Chartes des droits et libertés et que l'usage d'un clause dérogatoire serait inévétable. Non! Il faut éviter cette voie. La charte des valeurs doit être compatible avec les Chartes des droits et libertés. Ceci est indispensable pour le bien de la démocartie et de la société québécoise. Sur ce, il ne peut y avoir de concession.


    Michel Lebel
    Ancien professeur des droits et libertés de la personne

    • Sylvain Auclair - Abonné 3 septembre 2013 09 h 19

      Et pourquoi donc? Qu'est-ce que la Charte à Trudeau a de sacré à vos yeux?

  • François Desjardins - Inscrit 3 septembre 2013 08 h 01

    Oui, ce crucifix!

    Je publie ici ce que j'ai déjà dit sur Facebook et qui traite de la question du crucifix sous un angle différent, et va cependant dans le même sens que votre article.

    La croix. À l'Assemblée Nationale...la croix tout court... Instrument de mise à mort par la torture, la croix a beaucoup déçu les disciples du Christ: lui qui semblait promettre tellement, voilà qu'il ne se défendait pas mieux que tout autre homme ordinaire devant son sort. Ces disciples avaient sûrement l'impression de s'être «fait avoir». MAIS c'est après (pour les croyants) que l'important s'est passé: la RÉSURRECTION, plus importante ô combien que la croix (de la quelle je me fous personnellement). Or donc et cependant, l'Église affiche des croix partout, ce qui a fait dire à un intellectuel que «nous sommes la seule religion à s'agenouiller devant un instrument de torture»: croix pour les clochers, les nefs, les bijoux etc. etc.
    Les voués et les dévoués nous disent que la croix est un rappel de de l'amour et la souffrance du Christ et même vont jusqu'à dire que c'est pour nous rappeler qu'il ressuscitera. Chers voués et dévoués pourquoi alors ne pas se choisir une image de résurrection plutôt qu'une image de poteau de torture? Or et donc et suite, elle domine la croix, au dessus de la tête du président de l'Assemblée Nationale, aussi, un rappel de la domination catholique de la sombre société québécoise avant 1960. Or donc (suis-je assez ratoureux) au dessus de la tête du président de l'Assemblée, il y a un instrument de torture qui représente une omniprésence excessive avant 1960, d'une religion semblerait-il héritière des ultamontains de la Conquête. On imagine ça: le Christ en 1950 a été passé à la chaise électrique et donc, il y a au dessus de la tête du président de l'Assemblée Nationale, une belle chaise électrique, et à Sherbrooke, on peut voir une chaise électrique lumineuse et géante dans toute la ville...à Montréal aussi. La croix à l'Assemblée Nationale: out!

    • Yvon Bureau - Abonné 3 septembre 2013 09 h 03

      François, oui oui oui l'Église devrait retirer les croix de ses églises et les remplacer par le Ressuscité. Il y a eu tellement de crucifiés dans le monde romain, tellement trop; par milliers, et ça durait près d'une semaine. Jésus, seulement trois heures ..., selon une histoire...

      «Il doit être retiré de cette enceinte.» Pleinement d'accord avec M Descôteaux.

      Et qu'il y ait une une plaque racontant son histoire à l'ANQ. Oui.

  • Jean-Pierre Aubry - Abonné 3 septembre 2013 10 h 13

    La mauvaise stratégie des dirigeants de l'Église

    Bravo pour cet excellent éditorial.
    Je suis d’accord avec vous, il serait souhaitable que ce crucifix soit retiré de l’enceinte de l’Assemblée nationale. J’aurais aimé que les dirigeants de l’Église catholique au Québec proposent eux-mêmes ce changement, tout simplement par respect pour les citoyens qui ont d’autres croyances et pour montrer qu’ils acceptent la neutralité de l’État. J’aurais aimé également que ces dirigeants proposent publiquement au maire Jean Tremblay de remplacer sa prière début des séances du conseil municipal de Saguenay par une minute de silence. Si ces gestes avaient été posés, le débat au Québec sur la place du religieux dans l’environnement public et dans la prestation de service de l’État serait plus serein et plus constructif. Au lieu de cette approche, ils ont choisi de tenter de protéger avec des œillères un territoire qui ne reflète plus la réalité d’aujourd’hui. Ils ont choisi une très mauvaise stratégie qui au lieu de les aider à rencontrer leurs objectifs à long terme va les en éloigner. La bonne nouvelle aujourd'hui, c'est de voir que certains membres de l'Église, proches de ces dirigeants, commencent à penser différemment. Voir la lettre de Jonathan Guilbault, publiée ce matin dans l'édition de La Presse de ce matin et intitulée: le cricifix folklorique.

    Jean-Pierre Aubry

  • Michel Lebel - Abonné 3 septembre 2013 13 h 22

    Rendez à César...

    Le crucifix n'a pas sa place à l'Assemblée nationale, au nom de la séparation de l'Église et de l'État. Cela me semble évident. Je suis sûr que le Christ ne s'opposerait pas à son départ de l'enceinte parlementaire: il ne faut pas mêler Dieu à César...!

    Michel Lebel

    • Sylvain Auclair - Abonné 3 septembre 2013 15 h 47

      Mais, monsieur, quand a-t-on décrété, au Canada, la séparation de l'Église et l'État? La Charte canadienne des droits et libertés que vous semblez trouver si importante ne commence-t-elle pas en citant la suprématie de Dieu? Notre chef d'État n'est-elle pas aussi à la tête d'une Église?

      Je suis d'accord avec vous sur ce point, mais je ne comprends pas comment vous pouvez être d'accord avec vous-même.

    • Michel Lebel - Abonné 3 septembre 2013 18 h 28

      @ Sylvain Auclair

      La suprématie de Dieu n'est pas incompatible avec le principe de la séparation de l'Église et de l'État. Dans les faits, ce principe est plutôt appliqué au Canada: il n'y a ainsi pas de religion d'État.

      Michel Lebel

  • Geoffroy Delorey - Inscrit 3 septembre 2013 15 h 34

    Hypocrisie des péquistes xénophobes et conservateurs

    Les péquistes ont historiquement décrié les tentatives d'assimiliation des Canadiens français par des manoeuvres commes le serment du Test qui exigeait de tout fonctionnaire qu'il renie publiquement sa religion catholique, l'autorité du pape, le culte de la vierge et des saints, etc. En effet, ce serment avait pour but d'empêcher les Canadiens français et Irlandais catholiques d'obtenir des postes d'autorité en les forçant à choisir entre la pleine reconnaissance de leur foi ou le choix d'un emploi. C'est dans le but de protéger les canadiens français qu'est apparu, au Canada, le droit de pratiquer sa religion, qu'elle qu'elle soit, dans la mesure la pratique ne contrevient pas aux autres droits reconnus par la Charte.

    Aujourd'hui, le PQ veut confronter les personne dont l'appartenance religieuse se manifeste de façon visible (c-à-d les autres, les "minorités") au même dilemme. Il n'est que logique que les personnes visées ici, souvent des non-catholiques, se sentent exclus.

    La seule chose qui explique la différence d'attitude du PQ vient du fait que, lorsque la "nation" canadienne française (s'il en est une) se percevait elle-même comme une culture mineure et colonisée à défendre face à l'impérialisme britannique, le nationnalisme répondait alors en demandant des libertés et des droits pour les minorités, était associé à la gauche, à la décolonisation, prenait l'Algérie pour modèle de lutte.

    Aujourd'hui qu'elle se reconnaît elle-même comme une majorité politique et comme une élite économique sur un territoire donné, son nationnalisme ne peut plus s'incarner que sur des questions identitaires, devenu conservateurs et méfiant face à une fausse menace, celle de l'Autre, de l'inconnu, de l'étranger. L'immigrant sert alors d'homme de paille pour exciter les patriotes improvisés, le plus souvent ignorants des cultures auxquelles ils ont affaire. L'immigrant n'est plus le bienvenu que s'il s'assimile complètement aux valeurs et au mode de vie de la majorité.