Laïcité—2 - De quoi agir

Bien des pourfendeurs de l’encore à venir Charte des valeurs québécoises du gouvernement péquiste se gaussent d’une crise inventée. Et s’il n’y a pas de crise, donc il n’y a pas de problème ! entend-on dans certains milieux. C’est vraiment mal lire une réalité qui était présente avant la commission Bouchard-Taylor, qui perdure depuis et qui se résume en un mot : malaise. Et grande soif de balises claires, notamment quand on touche à l’égalité hommes-femmes.

Les Québécois, ce n’est pas leur genre, ne font pas des crises à tout bout de champ. Ils sont - il n’y a pas de mot plus juste pour le dire - accommodants. Ce qui n’empêche pas les interrogations, qui découlent notamment du grand bouleversement qu’a connu la société québécoise depuis 50 ans.

 

On a ici mis au ban le « religieux oppressant », comme l’expliquait jeudi Antoine Robitaille dans le premier texte de cette série éditoriale consacrée à la laïcité ; on a aussi profondément revisité toutes les facettes de l’égalité hommes-femmes, dans la vie privée comme publique, dans ses signes visibles (du droit aux rides à celui de prendre le micro !), comme subtils (l’insidieux plafond de verre)…

 

Il est clair que ceci rejoignait cela. Comme l’a déjà rappelé le sociologue Guy Rocher en entrevue, les condamnations de l’Église frappaient surtout les femmes. Ce sont elles qui se sont révoltées devant le contrôle qui s’exerçait alors sur leur vie conjugale, leur sexualité, leur participation à la sphère publique. Cette révolte n’était pas valable que pour les années 60, que pour rejeter un catholicisme abusif, ou que pour elles-mêmes. Elle a son continuum dans le temps, s’élargit à toute femme qui demeure au Québec, qu’elle soit née ici ou ailleurs, et englobe les diktats de toutes les religions.

 

Depuis 50 ans, le Québec s’est ouvert au monde : il voyage et il accueille. Nos politiques d’immigration sont généreuses (bon, le soutien sur place n’est pas parfait, mais c’est un autre débat…) et la société s’est diversifiée, ce qui est un atout et un acquis. La loi 101 a permis de calmer les tensions linguistiques qui pouvaient naître de l’apport migratoire.

 

Les tiraillements créés par l’expression du fait religieux dans l’espace public ont été plus lents à se faire jour. Le Québec s’inscrivait dans un Occident sécularisé qui a mal évalué la résurgence d’un religieux militant, pour ne pas dire politique, notamment dans les milieux islamiques. La révolution iranienne, qui avait tant surpris le monde, ne remonte après tout qu’à 1979. Dès lors, ici comme ailleurs, des manières extrémistes de vivre sa foi se sont peu à peu fait jour. Des musulmans, des musulmanes, comme la libérale Fatima Houda-Pépin, nous ont pourtant rapidement mis en garde contre cette insistance sur le hi- djab, les restrictions alimentaires, le ramadan respecté à la lettre… Mais par souci de compréhension, nous les avons ignorés. Qu’est-ce qu’un voile, après tout…

 

Malaise, pourtant, il y avait. Quand on lit le rapport Bouchard-Taylor de 2008, quand on ne se contente pas d’en survoler les conclusions, c’est ce qui frappe. Le chapitre consacré à l’état des lieux des « pratiques d’harmonisation dans les institutions publiques » relate une série non pas de plaintes, non pas de sujets de crise, mais d’incertitudes. Jusqu’où va-t-on, par exemple, dans les « compromis vestimentaires » pour les filles (évidemment !) dans les cours de natation ? Que dire des rapports difficiles de certains pères avec des enseignantes ou avec les médecins de leur épouse ? Est-ce xénophobe de dire non ?

 

Ces questionnements-là remontent à loin. Pour rappel, c’est dès 1995 que la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse rendait un premier avis sur le port à l’école de ce qu’on appelait alors foulard. Le débat avait été vif, mais il avait été jugé qu’il valait mieux qu’une mineure soit à l’école plutôt que tenue à l’écart. L’école publique serait plus forte, croyait-on, que l’intégrisme. Mais à l’époque, le Conseil du statut de la femme n’avait recensé que 70 jeunes porteuses du hidjab. Aujourd’hui, le fameux foulard s’est banalisé, au point que certains refusent de reconnaître en lui le symbole de soumission qu’il est pourtant, et la situation s’est diablement complexifiée.

 

Le rapport Bouchard-Taylor a dressé la liste des nouveaux aménagements, issus de religions diverses, survenus au Québec depuis les années 90. Il a fait des recommandations, somme toute timides. Mais il n’a pas eu d’écho. Rien d’étonnant dès lors que, sondage après sondage, les Québécois (et pas seulement les francophones !) disent que les distinctions qu’impose le religieux ne leur conviennent pas. Qu’on s’éloigne ainsi de l’égalité qui est le paradigme de notre évolution depuis un demi-siècle.

 

Et c’est parce que nous sommes devenus un peuple diversifié qu’il est plus que temps que l’État - et en corollaire ses agents - affiche pour de bon sa neutralité.

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52 commentaires
  • France Marcotte - Abonnée 30 août 2013 05 h 38

    Jalon

    «Cette révolte (des femmes) n’était pas valable que pour les années 60, que pour rejeter un catholicisme abusif, ou que pour elles-mêmes. Elle a son continuum dans le temps, s’élargit à toute femme qui demeure au Québec, qu’elle soit née ici ou ailleurs, et englobe les diktats de toutes les religions», dit madame Boileau.

    Voilà je pense la principale considération que personne ne devrait perdre de vue dans ce débat.

    • Jacques Patenaude - Abonné 30 août 2013 09 h 00

      Parlons-en du crucifix de Duplessis. Si on est sérieux dans cette démarche, ce crucifix doit être retiré de l'assemblée nationale. Il n'a rien à voir avec le patrimoine architectural religieux qui doit être impérativement protégé car ça fait parti de ce qui nous a construit comme peuple, un rappel de notre passé et des origines de notre société. Mais ce crucifix n'a pas cette valeur. Rien n'empêche qu'il soit exposé ailleurs mais il n'a plus sa place à l'assemblée nationale, le maintenir placé au-dessus du siège du président de l'assemblée c'est un symbole des privilèges que les catholiques souhaitent maintenir au Québec. Il me semble que le mouvement laïc doit prendre le leadership et mener la bataille sur cette question. Maintenir ce crucifix où il est présentement est plus qu'un symbole anodin c'est une démonstration de l'hégémonie que l'église catholique aimerait bien retrouver au Québec. Le Québec ne peut pas être laïc que pour les immigrants

    • Michel Gagnon - Inscrit 30 août 2013 11 h 19

      Bien d'accord.
      Madame Boileau a raison d'évoquer certains excès de la religion islamiste. Mais elle aurait dû aussi évoquer certains excès de la religion catholique et de la religion juive (entre autres) qui perdurent encore chez des personnes ou des groupements qui n'ont pas suivi l'évolution au Québec.

  • Josette Allard - Inscrite 30 août 2013 06 h 31

    Dis comme celà

    Un excellent résumè de la situation. J'ai près de 60ans et j'ai connu ce Québec ou la religiosité occupait une trop grande place dans la société, au point d'être étouffante. Il est grand temps, en effet, que l'état rappelé ce que nous sommes devenus depuis cinquante ans, un état laïque(malgré le crucifix â l'Assemblée nationale) . Ce qui fâche tant ceux qui s'en prennent à ce projet de loi c'est qu'il a pour but d'empêcher un retour en arrière, à cette époque de la domination de la religiosité( et non religion).

  • Francois Parent - Inscrit 30 août 2013 06 h 51

    Les femmes doivent leur liberté à Simone de Beauvoir

    Si les femmes jouissent d'une indépendance et d'un liberté aujourd'hui c'est grâce à Simone de Beauvoir. Mais il y a beaucoup de chemin encore à faire pour que les femmes soient considérer légal de l'homme. Il existe encore beaucoup de sexiste et d'inigalité entre les sexes et le mouvement féministe semble ne plus avoir de relève. On construit des statuts pour nos chanteurs populaire et on oublie les personnages qui ont offert la liberté. Simone de Beauvoir n'a pas changer seulement la condition des femmes mais aussi celui de l'homme.

    • Guy Vanier - Inscrit 30 août 2013 07 h 22

      Ne pas oublier les hommes de plus en plus nombreux qui prennent la relève de Simone!

    • Pierre-R. Desrosiers - Inscrit 30 août 2013 08 h 13

      Vous rigolez? En d'autres termes, si madame de Beauvoir n'avait pas existé, les femmes ne seraient pas libres? Sans blague.

      Desrosiers
      Val David

    • Sylvain Auclair - Abonné 30 août 2013 08 h 18

      Il y avait des suffragettes bien avant Le Deuxième Sexe.

    • Solange Bolduc - Inscrite 30 août 2013 09 h 50

      M. Desrosiers, il y a eu Mme Casgrain, Simone Chartrand, Mme Payette, Janette Bertrand, et combien d'autres québécoises qui ont su rendre à la femme son droit à la dignité, son droit de parole, son droit d'aimer comme elle l'entend (en exprimant clairement ses besoins sexuels, sans bigoterie !), son droit d'être une femme à part entière avec tout ce que cela comporte: son droit à la séduction, à l'intelligence, à la connaissance intellectuelle, à son libre arbitre, à avoir ou ne pas avoir d'enfants, son DROIT d'ÊTRE ou d'EXISTER dans tous les sens du terme, son droit de ne pas être soumise aux diktats d'une religion (masculine), ou de ne pas être la servante de Dieu ou d'une Église, de ne pas croire à ses dogmes que l'on prend pour des vérités suprêmes !

      La femme québécoise est maître de son corps comme de ses pensées, de dire OUI ou de dire NON en n'importe quelles circonstances !

      La Québécoise n'a surtout pas à se justifier d'être ce qu'elle est, ce qu'elle ressent !

      Que l'on cesse de dire qu'elle est plus émotive que l'homme pour justifier le rationel chez ce dernier comme si elle n'en avait pas droit à l'usage : ELLE EST ET SERA en autant qu'elle cessera de se laisser dominer par la religion ou par l'homme de religion ou le politicien genre trudeaumanie !

      Je dois dire que c'est à la suite de la lecture du texte de Josée Boileau que j'ai ressenti cette poussée d'adrénaline !

      Merci Madame Boileau !

  • Marc Collin - Inscrit 30 août 2013 06 h 53

    banalité

    tel que dit il y avait peu de foulard, maintenant c'est banal
    exactement le même scénario que la France, regardez le résultat.

    bientôt le blocage de rue pour faire la prière?

    • André Le Belge - Inscrit 30 août 2013 11 h 47

      Oui comme en France à cause du laxisme des gouvernements successifs causé par l'influence de l'idée du multiculturalisme sur plusieurs politiciens...

  • Denis Marseille - Inscrit 30 août 2013 07 h 30

    Le projet de loi au plus vite!

    Lorsque la nouvelle fut dévoilée que le PQ préparait un projet de loi qui baliserait les symboles ostentatoires religieux, on parlait seulement des employés de la fonction public qui devait garder une neutralité.

    Là, on parle des enfants à l'école et des fillettes qui vont à la piscine. On peut constater que le débat glisse dangeureusement de la sphère du public, vers la sphère du privé.

    Avant que le débat s'envenime et qu'une certaine animosité s'installe, je demande sincèrement au responsables du dossier de déposer le plus vite possible ce projet de loi.

    • Denis Marseille - Inscrit 30 août 2013 10 h 13

      Et si c'est le voile islamique qui cause tant de ''malaises'' que l'on fasse une loi qui empêche le port du voile et ce sera réglé dans toutes les sphères de la sociétés.

      De par le fait même, on devrait interdire, toute sorte de discrimination qui se rapporte au sexe ou de l'orientation sexuelle des personnes.

      Si Trudeau, Mulcair, Harper et Couillard mettaient autant d'énergie à promouvoir l'égalité des sexes que celui de la liberté de religion, on en serait pas à discuter de ce sujet ce matin.