Les défis iraniens - Travaux d’Hercule

Président fraîchement élu de l’Iran, Hassan Rohani est condamné aux travaux d’Hercule. Entre l’épineux dossier nucléaire et la gestion catastrophique de l’économie par Mahmoud Ahmadinejad, son prédécesseur, combinée à l’inclination que ce dernier avait pour l’excitation des rapports politiques, Rohani n’aura pas droit à la traditionnelle période de grâce. En effet, tout un chacun l’attend au tournant, la lame bien aiguisée entre les lèvres.

 

Avant toute chose, il faut rappeler que, lors du scrutin du 14 juin dernier, Rohani a surpris toute la classe politique du pays ainsi que tous les citoyens en remportant la présidentielle dès le premier tour. Cet exploit, car c’en fut un, découle du doigté avec lequel Rohani a su transcender les lignes idéologiques dans un pays où celles-ci sont particulièrement prononcées. En adoptant l’attitude de l’homme qui ne fait pas de pirouettes lorsqu’il fait face, si l’on peut dire, au principe de réalité, comme s’évertuait à le faire son illuminé de prédécesseur, Rohani a réussi une prouesse : il a apaisé un électorat épuisé par la gestion très cahoteuse d’Ahmadinejad. Il était temps.

 

Il était en fait grandement temps, car l’ex-président qui s’appliquait entre deux réunions à préparer la réincarnation de l’imam occulté cher aux chiites s’était aliéné autant de forces à l’extérieur qu’à l’intérieur. Sa manipulation du dossier nucléaire ayant été à l’image de l’incessante volte-face et de la constante agressivité, la communauté internationale, y compris ses alliés russe et chinois, a fini par imposer un chapelet de sanctions qui ont sérieusement saigné l’économie du pays. Comme si cela n’était pas suffisant, son administration des faits économiques propres au royaume des Perses fut au fond une copie carbone de ses agissements sur le front extérieur.

 

Résultat, aujourd’hui, Rohani doit composer avec le taux d’inflation le plus élevé au monde, soit 42 % ; la devise a perdu 80 % de sa valeur ; les exportations ont fondu comme neige au soleil ; la production de pétrole est de 1,5 million de barils par jour, soit la plus basse depuis 25 ans ; le taux de chômage des moins de 30 ans est extrêmement élevé ; beaucoup d’entreprises payent leurs employés avec des mois de retard. Quoi d’autre ? Le mois dernier, la Banque mondiale a indiqué que l’Iran n’avait pas remboursé les 79 millions qu’il devait sur un total de 679 millions. Bref, un assèchement de capitaux se profile à très court terme.

 

Évidemment conscient de la masse comme de la profondeur des problèmes qui se posent, Rohani s’est attaqué au dossier nucléaire à peine son cabinet formé. Il s’y est attaqué en alignant les mots de la conciliation. À la brutalité d’Ahmadinejad, il veut que succède la fin des tensions. Il propose donc ce qu’on propose toujours en pareilles circonstances, soit de reprendre à zéro et de négocier à l’aune de la bonne volonté. Avec l’espoir d’atténuer assez rapidement les étouffements découlant des sanctions.

 

Quand on sait que le guide suprême et ayatollah Ali Khamenei détient un droit de veto très large, sur les nominations des ministres comme sur les politiques à suivre, on serait porté à penser que celui-ci serait enclin à « brutaliser » le parcours souhaité par Rohani. Cela est peu probable. Du moins au cours des prochains mois. Il faut savoir que la stature du guide suprême s’est grandement affaiblie, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur. Autrement dit, on peut logiquement formuler l’hypothèse suivante : pour regagner de la légitimité, de la crédibilité, Khamenei a besoin de Rohani. Non seulement lui, mais tout le clergé chiite.

 

En fait, ceux qui pourraient ériger divers obstacles sur le flanc nucléaire, ceux qui pourraient pourrir la vie de Rohani sur d’autres flancs, et notamment l’économique, sont les alliés d’Ahmadinejad, soit les Gardiens de la révolution. Les gardiens ombrageux du conservatisme religieux, les observateurs maniaques des diktats pensés et imposés par Rouhollah Khomeini, par le père de la révolution islamique. Ils n’ont d’ailleurs pas hésité à se faire entendre.

 

En effet, dans la foulée du dévoilement du cabinet Rohani, les Gardiens ainsi que 80 de leurs alliés et députés au Parlement ont rédigé ce qu’on pourrait appeler un cahier des charges. Ils exigent que, la très grande majorité des ministres choisis étant des vétérans des gouvernements dirigés par Hachemi Rafsandjani et Mohammad Khatami, on les oblige à faire ceci : s’engager sur l’honneur à respecter l’ensemble des principes révolutionnaires édictés, il faut le souligner et le répéter, il y a 34 ans de cela. Bref, les gardiens en question sont les gardiens de l’immobilité. En un mot, Rohani est condamné à travailler comme un forçat. Un forçat et un maître en subtilités.

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