Attente à l'urgence - Le temps de la loto

Dans une foule de domaines, il faut douter de ses perceptions, se méfier de ses préjugés, ne pas se fier qu’à son expérience personnelle et accepter ce que les froides données chiffrées démontrent. Bien des mythes peuvent ainsi être démontés.

 

Et pourtant, il reste bien difficile d’admettre que, vraiment, vraiment, le temps d’attente moyen à l’urgence au Québec est de 2 h 02 avant de voir un médecin. Le doute subsiste même en acceptant toutes les balises qui permettent d’interpréter cette donnée dans son contexte : l’attente pour le triage n’est pas prise en compte ; le relevé du ministère couvre juin, mois peu occupé dans les urgences ; il faut distinguer les cas graves, où l’on est traité sans attendre, des urgences qui finalement n’en sont pas ; il y a de grandes disparités entre les régions, entre les hôpitaux.

 

Ce doute a pourtant son fondement, et tout ministre de la Santé doit, à son tour, se méfier des chiffres qui ont l’air rassurants. C’est l’ensemble du système de santé que les Québécois ont en tête quand ils se résignent à aller à l’urgence (si l’on excepte les 9 % de gens qui sont tellement malades ou blessés que pour eux, la question ne se pose pas).

 

Une intéressante et monumentale (48 000 répondants) enquête menée par l’Institut de la statistique du Québec (ISQ) portant sur l’hospitalisation et la consultation d’un médecin à l’urgence a été rendue publique en avril dernier. On y apprenait que le tiers des répondants s’étaient rendus à l’hôpital pour un problème dit « non urgent ». Mais ils avaient agi massivement ainsi parce qu’il n’y avait aucun autre endroit où aller : la clinique sans rendez-vous était fermée ou ne prenait plus personne, ou bien leur médecin n’était pas disponible. L’urgence est un recours incontournable dans un Québec dont les services de première ligne sont d’une incroyable défaillance : un Québécois sur quatre s’y rendra au moins une fois dans l’année.

 

Et une fois à l’hôpital, c’est comme la loto : tirera-t-on le bon numéro ? Parfois oui, et le Québécois en est le premier étonné. Souvent non, et l’attente se fait exaspérante parce qu’on sait bien qu’elle n’a aucun sens, particulièrement quand on a déjà vécu l’expérience ailleurs qu’au Québec. Les records de séjour à l’urgence sur une civière (17 h 30 en moyenne au Québec l’an dernier, 21 h à Montréal, tout ça « après » avoir vu un médecin) ne peuvent non plus être effacés du décor.

 

L’urgence d’un hôpital québécois est en fait le lieu où se concentre une foule de gens qui devraient être ailleurs. Tant mieux si le temps de passage y est mieux qu’on ne le croit, mais deux heures, c’est quand même bien long pour ce qui ne devrait être que des portes tournantes.

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