Bouleversement politique en Égypte - Sissi le calife

Au fil du temps qui s’écoule, l’Égypte s’éloigne du territoire démocratique. Il est en effet probable que le royaume des pharaons sera dirigé, à moyen terme, par un quatrième militaire depuis le renversement du roi Farouk en 1952, à moins d’un retournement de situation qui serait aussi soudain qu’étonnant. Son nom ? Abdel Fattah al-Sissi, chef d’état-major ayant présidé au coup d’État ayant renvoyé Mohamed Morsi et les Frères musulmans dans le rôle d’éternels opposants.

 

Le chat est sorti du sac. Le ministre français des Affaires étrangères Laurent Fabius vient de confier que si le geste militaire mené contre Morsi alors qu’il était encore président n’avait pas été qualifié de coup d’État, c’était pour une raison essentiellement financière. Laquelle ? Si on avait nommé le fait pour ce qu’il est, alors l’aide financière internationale vitale pour l’Égypte aurait été stoppée net.

 

Dans la foulée de cette confidence, le chef de la diplomatie française a eu les mots qu’on attendait de la part d’un responsable d’un pays attaché à la démocratie, soit qu’il fallait libérer Morsi et les prisonniers politiques. Cette requête légitime à laquelle le général Sissi a fait écho en soutenant que Morsi était entre quatre murs pour sa sécurité, Laurent Fabius l’a accompagnée du propos suivant : « Il faut revenir vers un cheminement démocratique et refuser la violence. »

 

Revenir vers un cheminement démocratique… Il n’a pas échappé à bien des observateurs que pendant que les Frères faisaient le compte de leurs morts et des personnes blessées lors des affrontements particulièrement brutaux des derniers jours, on a assisté aux remous qui annoncent le culte de la personnalité. En effet, simultanément au muselage des médias proches de la confrérie ou des médias indépendants mais critiques, il y a eu pléthore de photos géantes du général, pléthore de louanges et autres saillies qui se fondent, on le répète, dans le culte de la personnalité.

 

Il y a surtout eu ce discours décliné la semaine dernière par Sissi devant les étudiants - c’est à noter - de l’académie militaire et dans lequel il peine à cacher le peu de cas qu’il se fait de la démocratie ou, pour reprendre le propos de Robert Springbord, professeur des affaires de sécurité nationale à la Naval Postgraduate School des États-Unis, le fait « qu’il n’est pas très enthousiaste à l’idée de démocratie ». Son exposé avait pour sous-texte l’ambition suivante : je n’entends pas me contenter d’être le patron de l’armée.

 

Dans l’analyse que Springbord lui a consacrée au bénéfice du Council of Foreign Relations, il rappelle et insiste sur un épisode passé, mais très important dans la vie du maître de l’Égypte. Le voici : le sujet de la thèse qu’il a signée en 2006 alors qu’il était étudiant aux US Army War College portait sur l’édification, pour lui plausible, d’un régime hybride alliant islamisme et militarisme. C’est d’ailleurs sur la foi de cette thèse ainsi que sur son inclination religieuse, qui tranchait avec celle des hauts gradés, que Morsi avait fait de Sissi son ministre de la Défense. À ce titre, il est important de le rappeler, Sissi s’est empressé et appliqué à déplacer, pour ne pas dire renvoyer, tous les officiers seniors proches de l’ancien régime. Celui de Hosni Moubarak évidemment.

 

Lorsqu’on greffe les gestes posés par un général réputé dévot, depuis le coup d’État comme antérieurement à celui-ci, une ressemblance se dessine. De quoi s’agit-il ? On a plus que l’impression qu’Abdel Fattah al-Sissi a puisé plus d’un exemple dans le parcours du général pakistanais Mohamed Zia ul-Haq. À l’instar de ce dernier, Sissi a orchestré le renversement d’un gouvernement élu et envoie d’ores et déjà des signaux confirmant son penchant, comme le général Zia, pour l’introduction du concept de El Kafala ou califat comme pivot central de la vie politique du pays. Le concept en question ayant les accents impérialistes que l’on sait, il oblige, selon la thèse de Sissi, tout un chacun à cultiver la fidélité au grand chef. En d’autres termes, l’islam politique est loin d’être mort.

13 commentaires
  • Gaston Carmichael - Inscrit 31 juillet 2013 08 h 01

    Ben alors, pourquoi a-t-on renversé Morsi?

    On disait que Morsi était une menance pour la démocratie.

    On disait que Morsi voulait faire de l'Égypte un état islamique.

    Là, M. Truffaut, vous nous apprenez qu'à l'égard de ces critères, Sissi serait une copie conforme à Morsi.

    Pouquoi alors a-t-on renversé Morsi?

    • Jacques Patenaude - Abonné 31 juillet 2013 09 h 50

      Il y a peut-être eu de la naiveté de la part des opposants aux frères musulmans!

    • Simon Gauvin - Inscrit 31 juillet 2013 11 h 12

      Pourquoi ont-ils renversé Morsi?

      Il me semble que c’est clair.

      Depuis un an, les frères musulmans ont été incapables de gouverner efficacement l’Égypte. Les égyptiens n’ont eu de cesse de voir les conditions de leur pays se détériorées. Les touristes continuaient à fuir le pays, des files incroyables aux stations services, une insécurité croissante. Ils nommaient dans les postes clés de l’état des gens totalement non-qualifiés. Ils divisaient le peuple. D’un côté, les bons musulmans, de l’autre côté, les mécréants, les chrétiens, les libéraux.

      Lorsque la rue a commencé à gronder, ils ont refusé de faire des concessions, d’écouter. Sans arrêt, pour légitimer leurs actions, ils brandissaient haut et fort leur seul atout : Leur victoire de 51% au deuxième tour des élections de juin 2012. Second tour auquel les égyptiens avaient le choix entre un ancien membre de la garde de Moubarak, Ahmed Chafik, et Mohammed Morsi...

      Pour l’instant, al-Sissi est vu comme le sauveur de l’Égypte. Il a mis fin au régime des frères musulmans. La peur qu’il ne fasse que devenir le calife à la place du calife est légitime. Mais je garde espoir dans le peuple égyptien. Il est maintenant plus éduqué, plus conscient de sa force que jamais. Combien de temps un tel dictateur pourrait garder le pouvoir avant de perdre le pouvoir? Et il reste également l’option qu’il tienne parole, qu’il fasse un Sylla, un Cincinnatus de lui et que l'armée, seule institution capable de le faire, organise de nouvelles élections.

    • Jacques Patenaude - Abonné 31 juillet 2013 12 h 31

      Comment voulez-vous maintenant que les frères musulmans acceptent de participer à un processus de réconciliation nationale qui se terminerait par une élection?

      J'ai bien peur que tout cela soit sans issue pour très longtemps. On ne les aime peut-être pas les frères musulmans mais en Égypte qu'on le veuille ou non ils représentent une frange importante de la population.

    • Jacques Patenaude - Abonné 31 juillet 2013 12 h 31

      Comment voulez-vous maintenant que les frères musulmans acceptent de participer à un processus de réconciliation nationale qui se terminerait par une élection?

      J'ai bien peur que tout cela soit sans issue pour très longtemps. On ne les aime peut-être pas les frères musulmans mais en Égypte qu'on le veuille ou non ils représentent une frange importante de la population.

    • Gaston Carmichael - Inscrit 31 juillet 2013 13 h 13

      @M. Gauvin,
      "Depuis un an, les frères musulmans ont été incapables de gouverner efficacement l’Égypte. Les égyptiens n’ont eu de cesse de voir les conditions de leur pays se détériorées. Les touristes continuaient à fuir..."

      La situation économique de l'Égypte était déjè très précaire du temps de Moubarak. D'ailleurs, c'est ce qui a déclenché les manifestations qui ont conduit à son départ. L'armée a été tellement patiente et tolérante envers ces manifestations pendant des semaines, que les touristes ont désertés, et l'économie s'est empiré.

      Maintenant, vous reprochez à Morsi de ne pas avoir su remettre l'économie sur pied en un an. Pour vous, une économie, ça se tourne sur un 10 cent!

      Dans un an, si Al-Sissi n'a pas livré la marchandise, on le flush et on recommence encore?

      Ce pays deviendra le plus démocratique de la planète. Des élection à tous les ans.

    • Nicole Bernier - Inscrite 31 juillet 2013 13 h 36

      Voyons donc, dès le lendemain du coup d'État, les files ont cessé devant les stations services, et l'information a largement circulé que l'armée et l'ancien système de Moubarak avaient agit sur la distribution des ressources dont ils avaient le contrôle pour déstabiliser le gouvernement démocratique. L'ancien système a organisé sa résistance au changement et si on ne se sert pas de l'histoire pour voir comment s'organisent les dictatures ou la bourgeoisie pour maintenir une répartition des ressources injustes où le peuple est affamé, jeunes ou vieux, journalistes ou universitaires, on devient une proie vulnérable des manipulations politiques.

      Votre peur de Morsi, une idéologie contraire à la vôtre, basée sur la manipulation des chiffres par l'armée et votre dénonciation du processus électoral (tous les pays ont des démocratie du genre et dans la population, il y a une grande majorité du peuple non représenté par le gouvernement), montre comment vous confondez vos rêves avec la réalité. L’Égypte est une population de 83 millions de personnes ayant des rêves fort variés et différents du vôtre.

      Le fait d’oublier que le culte de la personnalité orchestrée par les médias contrôlé par l'armée (fermeture de tous les médias qui allaient s'opposer au retour de l'ancienne gang) est là pour entretenir l'illusion de démocratie le temps de reconsolider leur position. Combien de personnes se sont senties obliger de faire cette allégeance à Sissi car, toutes les émissions populaires ont été remplacées par des émissions forçant les gens à aller dans les rues avec l'annonce du « crackdow » contre ceux qui auraient envie de revenir à la démocratie ou au processus électoral, était une approche propre aux dictatures. Les Égyptiens savent que s'ils ne sont pas vu par des voisins portant les affiches de Sissi, ils risquent de disparaître dans les méandres des prisons

    • Simon Gauvin - Inscrit 31 juillet 2013 16 h 40

      @M. Carmichael,

      Elle était très précaire, en effet… et suite à leur première élection libre, le peuple égyptien espérait au moins une amélioration. Au contraire, ils n’ont eu que détérioration. Un gouvernement qui s’alliait quasi ouvertement avec le Hamas, qui empêchait l’armée d’agir dans le Sinaï, les pannes d’électricité, les attaques contres les journalistes, contre les juges, contre les satiristes… Qui a su allier pratiquement tous les groupes de la société civile égyptienne contre lui, incluant même les salafistes!

      Une élection tous les ans? On a eu ça quelques fois au Canada, en temps de gouvernement minoritaire, et je crois que l’on peut se qualifier de démocratie relativement fonctionnelle. Ce qu’il faudrait à l’Égypte, c’est un gouvernement capable de faire le pont avec les salafistes, les chiites, les chrétiens, les libéraux, l’armée, les supporteurs de Moubarak. Un gouvernement de coalition.

      Les frères musulmans n’ont pas tenté de faire une coalition. Avec leur 51%, dont une bonne partie à contrecœur (l’opposant, au second tour, était un ancien premier ministre de Moubarak contre lequel il venait d’y avoir une révolution!), ils ont tenté de gouverner l’Égypte seuls mais ont échoués lamentablement. En l’absence de contre-pouvoirs légaux, une nouvelle révolution était très prévisible.

  • Gilbert Talbot - Abonné 31 juillet 2013 09 h 45

    Le retour de l'armée au pouvoir.

    Avec Al-Sissi, c'est le retour de l'armée au pouvoir, sou le couvert d'une révolution populaire. Fabius a raison : il y a danger que la démocratie ait été kidnappé en Égypte. Oui Morsi devrait être libéré, quitte à lui faire un procès en bonne et due forme s'il a commis quelque crime. Actuellement, son emprisonnement enflamme les Frères musulmans et menace l'Égypte de guerre civile semblable à ce qui se passe en Syrie.

    • Simon Gauvin - Inscrit 31 juillet 2013 11 h 14

      Vous croyez sincèrement que la libération de Morsi calmerait les frères musulmans? J'en doute... j'ai plutôt tendance à penser que celle-ci ne ferait que donner une meneur aux manifestants et ne ferait qu'accentuer la crise.

    • Nicole Bernier - Inscrite 31 juillet 2013 14 h 44

      Pourquoi n'avez-vous pas peur de la dictature de l'armée et pourquoi voulez-vous imposer au peuple égyptien votre choix?

      Amjad Almonzer, égyptien formé à l'université du Caire comme analyste des systèmes et travaillant pour la compagnie nationale saoudienne d'hydrocarbures, et Raymond Tanter de Georgetown University des États-Unis affirment qu'il y a eu manipulation des chiffres de la part de l'armée pour justifier le coup d'État...

      Les places où se réunissaient les anti-Morsi ne peuvent mathématiquement pas contenir plus de 600,000 personnes et pour les pro-Morsi, il est impossible de contenir plus de 350,000 personnes. Donc les 22 millions ayant justifié le coup d'état sont de la pure manipulation comme le déclenchement de la guerre en Iraq s'est construit sur des mensonges.

      De plus, Le Caire est justement une ville de 22 millions d'habitants, donc que représente 600,000 personnes (2,7%). À Montréal, une manifestation de 200,000 personnes pour une ville de 1,65 millions est une proportion bien plus grande (12%) et pourtant cela ne nous donnait pas le droit de renverser le gouvernement même si les frustrations étaient énormes. C'est justement cela la démocratie, le peuple a la responsabilité d'encourager le développement de leaders valables et les élections déterminent ceux qui, parmi ceux qui ont eu le courage de relever le défi de gouverner, mèneront la destinée de toute la population.

      C'est comme en Amérique du Sud où la bourgeoisie et l'armée ont affamé les peuples pour s'enrichir et enrichir les Américains, il a fallu le radicalisme des marxistes ou socialistes pour réorganiser la distribution des ressources. Il y avait eu d'énormes abus, comme en Égypte, et le peuple, grâce aux élections, a choisi des solutions qui ne plaisaient pas à la petite bourgeoisie et la grande bourgeoisie occidentale...

      Arrêter d'évaluer les situations sur des constructions proposées pour effrayer et développer des analyses qui prennent en compte qui a le plus à ga

  • Umm Ayoub - Inscrite 31 juillet 2013 12 h 21

    C est pas ce que l on voit presentement


    En Egypte, sous l autorite de Sisi, on ne constate pas que le pays se dirige vers un Etat islamique. C est plutot le contraire. Le president de meme que le premier ministre et les ministres sont tous les liberaux. Les islamistes sont tous du cote de l opposition.

    Excusez l absence d accents.

  • Gaston Carmichael - Inscrit 31 juillet 2013 16 h 28

    L'Algérie en rappel

    Ce que l'on voit en Égypte aujourd'hui commence à ressembler drôlement à ce qui s'est passé en Algérie. Après un premier tour indiquant qu'en toute probabilité, les élections démocratique allaient résulter en un gouvernement islamiste, on a annulé le tout.

    Une guerre civile de 10 ans s'ensuivit, encourant de 60,000 à 150,000 morts.

    Voir ici: https://fr.wikipedia.org/wiki/Guerre_civile_alg%C3%A9rienne

    Encore aujourd'hui, de 15,000 à 20,000 personnes sont toujours portées manquantes. Les plaies sont toujours très vives, et les braises sont encore chaudes.

    Voir ici: http://www.algerie-focus.com/blog/2013/07/disparit

    La démocratie, c'est bien beau. Mais à condition d'élire les personnes choisies par les maîtres. Sinon, attachez vos tuques avec de la broche...