Lac-Mégantic et la déréglementation - La destruction

En Espagne comme à Lac-Mégantic, les chefs de train ont été montrés comme les boucs émissaires des tragédies que l’on sait avec tant de promptitude que cela excite forcément la fibre du scepticisme. Mais encore ? Est-ce que ces drames qui s’emboîtent à d’autres drames ne seraient pas la traduction du culte voué à la déréglementation tous azimuts depuis maintenant 30 ans ?

 

Le phénomène de retrait de l’État, ou, dit autrement, de la conquête de l’espace public par le privé, est né le 21 janvier 1981 lorsque Ronald Reagan déclina son discours inaugural de président des États-Unis. On se souviendra que lors de cet exercice, le nouvel élu déclara : « L’État n’est pas la solution à notre problème ; l’État est notre problème. » Ces mots, il faut le souligner, sont toujours considérés par des historiens comme le coup d’envoi par excellence du démantèlement, évidemment partiel, de l’État. Car…

 

Car en formulant cette phrase, Reagan a introduit un biais, un déséquilibre entre les droits des individus que l’État doit protéger et les devoirs que lui et les citoyens doivent observer. Surtout si on prétend être une République, donc un lieu où l’on s’attache à maintenir un équilibre entre les droits et les devoirs. En disant ce qu’il a dit, Reagan a sacralisé la logique des droits de l’individu. Résultat ? La somme des droits du signataire de ces lignes est évidemment (sic) supérieure (resic) à celle de chacun d’entre vous.

 

Dans la foulée de son cri du coeur antiétatique, lui, Margaret Tchatcher, Brian Mulroney et autres responsables ont décrété la déréglementation du transport aérien, la destruction des murailles séparant les quatre piliers de la finance (banque, assurance, fiducie et valeurs mobilières), la déréglementation, pour faire bonne mesure des métiers de la finance, celle des ondes, le démantèlement de la fiscalité pour favoriser l’essor des capitaux dans la foulée de la réforme boursière, la déréglementation du marché du travail, etc.

 

Cette obsession maniaque, méticuleuse, pour tout ce qui permet le rabotage de l’État et la mise au placard de celui qui le représente, soit « l’affreux » fonctionnaire, a accouché d’une énorme contradiction : il revient aux acteurs de telle ou telle activité économique de s’autodiscipliner. Autrement dit, on a « produit » du conflit d’intérêts. Quoi d’autre ? On a privatisé à tout va. Dans le cas qui nous occupe, il faut rappeler que la privatisation dans le transport ferroviaire, aux États-Unis et au Canada dans les années 1980 et 1990, a été effectuée quasi simultanément avec l’instauration de l’autoréglementation. Les pairs jugent leurs pairs…

 

Bon. Dans les cas de l’Exxon Valdez, de la faillite de la banque Barings, de celle de Lehman Brothers, du réseau nucléaire japonais en général et de Fukushima en particulier, de la crise financière de 2008 et son cortège de véhicules financiers conçus pour « vaudouïser » les acheteurs, dans le cas de Deepwater Horizon, dans le golfe du Mexique, des digues qui devaient protéger la population de La Nouvelle-Orléans contre les conséquences mortifères des Katrina de ce monde, dans tous ces cas et beaucoup d’autres, l’inclination pour la négation de l’État a eu ses effets. Directs ou indirects, mais effets tout de même.

 

En trente ans, nous sommes passés d’un excès à l’autre. Du trop d’État à pas assez d’État. Plus grave, on a amputé l’espace de ce dernier avec d’autant moins de pudeur qu’on a, de fait, taillé des croupières dans le corps de la démocratie. À preuve l’arrogance hallucinante avec laquelle la direction de la Montreal, Maine and Atlantic (MMA) a répondu à la requête financière justifiée de la mairie de Lac Mégantic. À preuve (bis) la bienveillance tout aussi hallucinante dont le conglomérat Halliburton a joui ces jours-ci. Cette dernière détruit des preuves afférentes à l’implosion de la plateforme pétrolière BP dans le golfe du Mexique ? On lui « inflige » une amende de 200 000 $. Cette somme, cette compagnie la gagne à la nanoseconde. Bonté divine !

 

En date du 15 juillet dernier, Louis Marion, essayiste et chercheur à HEC, ainsi qu’Arnaud Theurillat-Cloutier, étudiant en philosophie à l’Université de Montréal, écrivaient, s’agissant de Mégantic, dans nos pages : « […] il n’y a pas eu simple erreur humaine […] il y a plutôt eu erreur civilisationnelle. L’erreur d’une civilisation dans laquelle on déplace des armes de destruction massive comme on déplace des patates. » On ne saurait mieux dire.

12 commentaires
  • Sylvain Auclair - Abonné 29 juillet 2013 07 h 45

    Dénationalisation?

    De quoi parlez-vous? Les rails que possède aujourd'hui la MMA appartenaient au CP, qui était tout aussi une compagnie privée, non?

  • François Dugal - Inscrit 29 juillet 2013 08 h 07

    À la recherche du lobbyiste

    Qui est le lobbyiste qui a initié le premier le processus de dérèglementation dans le transport ferroviaire?

    • Sylvain Auclair - Abonné 29 juillet 2013 12 h 15

      L'industrie ferroviaire a-t-elle déjà été plus règlementée que maintenant? Après tout, pour n'avoir qu'un seul homme par train, l'AMM a dû recevoir la permission du gouvernement. C'est sans doute une mauvaise décision de sa part, mais je n'appelle pas cela dérèglementation.

    • Rodrigue Guimont - Inscrit 30 juillet 2013 10 h 04

      @ Auclair. Vous ne semblez pas saisir ce qu’est véritablement la «dérèglementation».

      «La déréglementation est la suppression pure et simple de la règlementation en vigueur : la déréglementation est un retour aux principes du "laissez-faire, laissez-passer". On table sur les vertus du libre marché et de la concurrence pour obtenir de meilleurs résultats qu'à travers le contrôle des activités économiques par les pouvoirs, les administrations et les juges.

      Le mouvement de déréglementation a été lancé aux États-Unis dans les années 70, et s'est intensifié dès lors dans un grand nombre de pays….La déréglementation doit son succès aux théoriciens de l'économie de l'offre qui ont expliqué le chômage par la série d'entraves qui gênent les entreprises». Wikibéral

      En d’autres mots, la déréglementation est la baisse des impôts des plus nantis, la mondialisation et le libre-échange, les privatisations des biens publics, un des instruments de la panoplie du néolibéralisme.

  • Yvon Bureau - Abonné 29 juillet 2013 08 h 49

    Aussi un dicton autre,

    Jamais trop tendu, jamais trop relâché («lousse»).

    J'en ai toujours voulu à Reagan pour cette phrase et sa philosopphie. Je lui en veux encore.

    « L’État n’est pas la solution à notre problème ; l’État est notre problème. » C'était ouvrir grandes les portes du capitalisme cupide, la cupidité étant le maximum de profit, le plus vite possible, peu importe les moyens, tout en se gargarisant des mot éthique et morale, tout en fuyant le mot intégrité.

    Merci pour ce bel édito.

  • Benoit Toupin - Abonné 29 juillet 2013 10 h 06

    Les bons impôts...

    Il y a quelques mois, Monsieur Parizeau, lors d'une émission de télé, disait que le principal rôle d'un chef d'état est de protéger sa population. Quelle sagesse! Quand l'état délégue cette responsabilité, il remet son sort et le nôtre entre les mains de tout un chacun. Les impôts sont toujours trop élevés lorsqu'ils sont remis entre les mains d'un état qui renonce à sa principale responsabilité.

    Les impôts vus comme une mise en commun pour notre sécurité, notre organisation et stabilité sociale est un incroyable investissement que nous avons tendance à sous-estimer. Que serait notre chez soi, sans notre chez-nous, j'entend l'environnement social dans lequel se situe notre chez soi. Comme il faut investir au bon maintien de notre domicile, ne faut-il pas aussi prendre soin de notre maison collective?

    Dans notre société, où l'individualisme prend du galon et où l'économie devient la science du profit à court terme plutôt que la science d'une utilisation sage des ressources pour le bien d'une société humaine, notre chez nous est peut-être dans un état de négligence à corriger. Il est peut-être temps de revaloriser les bons impôts...

    • Yvon Bureau - Abonné 29 juillet 2013 11 h 16

      Éloge des impôts.

      Mars devrait être proclamé Mois de l'éloge des impôts (MOI). Gouvernements et médias feraient connaître l'usage positfs de nos impôts et des impacts sur notre société. Le cynisme en prendrait toute une débarque !

      En plus, en sages citoyens, nous aurions le courage de dénoncer les fraudeurs économiques et les administrateurs délinquants.

    • Benoit Toupin - Abonné 29 juillet 2013 13 h 47

      Monsieur Bureau, je trouve intéressant votre idée d'un mois de l'éloge des impôts.

      Réfléchir sur la valeur de notre mise en commun à travers l'état et les différents niveaux de gouvernements pourrait devenir un moyen de combattre le cynisme et donner un sens à ce que nous voulons collectivement garder ou changer.

      Nos dirigeants seront meilleurs et notre implication citoyenne plus large et positive si nous sommes motivés par la conscience de mettre en commun des ressources pour la réalisation de projets qui nous sont chers collectivement. Si nous savons ce que nous voulons, nous devenons des créateurs et nos dirigeants des réalisateurs; ce qui est dans l'ordre des choses.

      Il serait peut-être temps de cesser de se demander si nous payons trop d'impôt et commencer à approfondir pourquoi nous les payons. La réponse à la première question viendrait peut-être d'elle-même.

  • Gilbert Talbot - Abonné 29 juillet 2013 10 h 56

    Le retour du féodalisme.

    Salut Louis Marion et Arnaud Theurillat-Cloutier.

    J'étais bien d'accord avec votre analyse. Serge Truffaut vient lui aussi l'entériner dans cet excellent éditorial. L'oligarchie a supplanté l'aristocratie au sommet de la lutte des classes : c'est elle qui dirige, tue et pille la planète. C'est elle qui a tout le pouvoir entre les mains. Les gouvernants, à la suite de Reagan et Thatcher ne sont que ses subalternes. Il n'y a pas d'États de droits pour eux. Ils sont au-dessus de toute loi et réglementation. Le manque de frein n'est pas seulement sur les locomotives, il est d'abord dans la course «effrénée pour les profits à tout prix. L'indignation de Lac Mégantic contre Burkhart devrait s'étendre à l'ensemble des capitalistes, qu'il représente cruement, comme l'a si bien dit le maire Labeaume en fin de semaine.

    • Guy Huard - Inscrit 29 juillet 2013 12 h 53

      Exactement! Et le premier pas est de leur reprendre nos États. Le test sera de remettre les banques à leur place avec le retour de Glass-Steagall. Si ça marche, tout est possible.