Ottawa et le transport ferroviaire - Incurie létale

La Bureau des transports du Canada (BST) n’a pas perdu de temps pour formuler ses premières recommandations au gouvernement fédéral : resserrer les règles relatives au freinage et à la surveillance des trains. La célérité avec laquelle le BST a agi est salutaire. Ses recommandations sont toutefois de l’ordre de l’évidence. Tellement, qu’on en vient à se demander si le fédéral est vraiment le bon palier pour appliquer la réglementation en matière de transport ferroviaire.

Même si son enquête n’est pas terminée à Lac-Mégantic, le BST a recommandé vendredi à Ottawa de revoir sa réglementation en matière de freinage, car celle-ci est trop vague et laisse toute discrétion au chef de train de déterminer le nombre de freins qu’il doit actionner. Ensuite, l’organisme estime qu’un train charriant des matières dangereuses ne devrait pas être laissé sans surveillance sur une voie ferrée principale.

 

C’est ce qu’on peut appeler des évidences ! Il est triste qu’on ait dû attendre une épouvantable catastrophe comme celle du 6 juillet pour s’en rendre compte. On pourrait faire une liste de dizaines de règles de sécurité étant imposées aux individus, aux automobilistes et aux camionneurs qui sont mille fois plus précises, alors que les situations visées sont beaucoup moins risquées que celles engendrées par un convoi ferroviaire de matières dangereuses.

 

En fait, plusieurs voyants rouges ont été allumés dans les dernières années, mais le gouvernement fédéral a préféré regarder ailleurs. Pensons à l’analyse de risque effectuée en 2008 par Karine Martel, experte en santé publique, et dont Le Devoir rappelait l’existence lundi. Le BST lui-même, en 2011, à la suite d’un accident ferroviaire à Sept-Îles, avait émis des doutes sur l’efficacité des freins à main et craignait que cette lacune n’entraîne la multiplication des cas de trains fous.

 

Avec raison, la députée néodémocrate Olivia Chow réclame la tenue d’une séance spéciale du Comité permanent des transports (CPT) dès la semaine prochaine afin qu’il étudie les mesures à prendre rapidement pour prévenir les accidents ferroviaires. Dans sa lettre, elle rappelle que non seulement le BST a dans le passé sonné l’alerte à plusieurs reprises, mais que le vérificateur général aussi avait dénoncé en 2011 des « carences majeures » en matière de transport de matières dangereuses par train.

 

***

 

L’incurie du fédéral en ces matières, qui ne cesse d’être démontrée, a quelque chose de déconcertant. Comment l’expliquer ? Peut-être n’est-il pas le bon palier pour appliquer les règles en ces matières ? A-t-il cette « culture de terrain » nécessaire à une telle tâche ? Ces questions doivent être posées. En entrevue au Devoir en 2005, l’ancien premier ministre Jean Charest avait souligné que le fédéral est dans le « policy making ». Or, « comme les autres gouvernements provinciaux, nous, on est dans les opérations de tous les jours : c’est-à-dire les services en éducation, en santé, en aide sociale. C’est ça, notre mandat. Le fédéral, lui, n’est pas là du tout. » D’ailleurs, Ottawa ne devrait plus pouvoir faire cavalier seul en matière ferroviaire. Il a besoin d’antennes sur le «terrain». Il lui faut profiter de la proposition de l’Union des municipalités, qui appelle à une mobilisation autour d’une «Coalition municipale transfrontalière pour la sécurité ferroviaire».

 

Autre cause possible de l’incurie fédérale en ces matières : une idéologie du laisser-faire et de la déréglementation, chère au gouvernement Harper. Pourtant, face à la catastrophe, manifestement, peut-on se passer de l’État ? En 2002, un penseur libéral américain, Francis Fukuyama - certainement pas un gauchiste -, le rappelait à des libertariens avec qui il polémiquait. Le 11 septembre 2001 avait selon lui conduit à un rappel brutal du rôle indispensable de l’État, des raisons pour lesquelles il doit « taxer les citoyens et utiliser cet argent dans l’intérêt collectif » : « C’est sur l’État et l’État seul que l’on peut compter pour envoyer des pompiers dans les édifices en feu ou pour combattre le terrorisme, ou encore pour contrôler les passagers dans les aéroports. Non pas sur le marché ou sur les individus seuls. »

 

Face à la demande du NPD de resserrer le plus rapidement les règles afin de diminuer à court terme le risque d’une autre catastrophe comme celle du 6 juillet, espérons que le gouvernement Harper rompe avec son incurie et qu’il agisse avec célérité.

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14 commentaires
  • François Dugal - Inscrit 20 juillet 2013 07 h 49

    Le lobbyiste

    Qui est le lobbyiste qui a initié les demarches menant à la dérèglementation dans les chemins de fer?

    • Hélène Paulette - Abonnée 20 juillet 2013 11 h 23

      Le plus grand des lobbyiste, le Premier Ministre Brian Mulroney lui-même en personne...

    • Yvon Giasson - Abonné 21 juillet 2013 11 h 52

      Voyez comme ce monsieur est silencieux depuis ce triste évènement.
      Peut être est-il à préparer sa prochaine et lucrative approche auprès du bureau de monsieur Harper?

  • Gilbert Talbot - Abonné 20 juillet 2013 09 h 50

    Québec doit prendre en main la sécurité dans les transports sur son territoire.

    Votre édito sème bien des doutes sur la capacité et la volonté du gouvernement Harper d'agir avec célérité et sévérité pour mieux réglémenter la sécurité dans les transports. Pourtant c'est un gouvernement qui a fait de la sécurité l'un de ses leitmotivs majeurs. Les gens de Lac Mégantic, et les Québécois en général ne peuvent se fier à ce gouvernement lent à réagir dans cette situation d'urgence. Les considérations humaines devraient primer ici sur les considérations économiques. Et d'ailleurs, il n'y a pas d'opposition ici entre sécurité et économie; les deux vont de pair. Il est évident que d'assurer une plus grande sécurité dans les transports diminueraient les pertes de vies humaines et les dégâts matériels couteux.

    Le Québec lui l'a compris et a ouvert tout de suite ses oreilles et sa bourse pour répondre aux besoin pressants des victimes et de la municipalité, mais le fédéral lui fait l'inverse : il attend les résultats des enquêtes, alors que venait d'hurler une sirène d'alarme : il faut à tout prix protéger nos centre-villes pour qu'une telle horreur ne se reproduise plus. Pourtant MMA continue à fonctionner et à dérailler comme si rien ne s'était passé. Il faut que le Québec prenne en main la sécurité dans les transports sur son territoire, si on veut être mieux protéger contre ce genre de compagnie danger-public.

  • Michel Duplin - Inscrit 20 juillet 2013 13 h 23

    C'est fait !! Québec a pris le contrôle !

    En 2007, le gouvernement du Québec, sous le règne de cet admirable Jean Charest, le chemin de fer du Québec-Central qui part de sherbrooke pour se rendre à Charny, est devenu propriété du Ministère des Transports du Québec., parce que:
    "Depuis de nombreuses années, le gouvernement du Québec reconnaît
    l'importance du rôle du transport ferroviaire dans le développement économique
    du Québec. A cet effet, au fil des années, plusieurs mesures et programmes ont
    été mis en place afin d'assurer le maintien de l'intégrité du réseau
    ferroviaire. Rappelons que, depuis 1999, c'est plus de 8 millions $ que le
    Ministère et le gouvernement ont consacré à la relance de Québec Central."
    Il en est devenu propriétaire après avoir remis plus de 16,000,000$ à un propriétaire de flotte de camion qui se disait le sauveur de notre chemin de fer.
    Pourquoi aujour'hui notre gouvernement le démantèle t'il section par section ?
    Je ne crois absolument pas que nous devrions laisser des politiciens devenir Rois et Maitres de nos chemins de fer !! Malheuseurement !

    • Claude Lafontaine - Abonné 21 juillet 2013 20 h 10

      Suivre la trace de l'argent permettra peut-être de trouver des explications.. 2007-2008, initiative d'une CRÉ, le MTQ, étude par DESSAU. À moins que.. 24 M$ de deniers publics plus tard et l'initiative à l'eau, l'explication toute simple soit déjà disponible au MTQ (ça devrait normalement être le cas).

  • Claude Benoît - Inscrit 20 juillet 2013 14 h 03

    Il est à parier que le gouvernement de M.Harper aurait déjà pris les mesures (démesurés) s'il s'était agit d'actes terroristes. Pour le pétrole et la *%& d'écononie on préfére attendre, ça va passer.

  • Florence Péloquin - Abonnée 20 juillet 2013 14 h 53

    A mon avis le commentaire le plus juste à ce jour ...

    ... sur la tragédie de Lac-Mégantic.

    Il appatient au journaliste canadien Martin Lukacs ("The Guardian"). Le voici (traduction libre):
    “Les preuves les plus profondes relativement à cet événement ne se trouveront pas dans la boite noire du train ou en questionnant le conducteur. Mais plutôt dans le fait que Lac-Mégantic a été frappé par une tempête parfaite réunissant cupidité, dérèglementation et une quête extrême d'énergies qui amène les compagnies à prendre des risques grandissants avec l'environnement et la vie humaine".

    • Yvon Giasson - Abonné 21 juillet 2013 12 h 14

      Voilà probablement la véritable conclusion à laquelle aucune enquête gouvernementale n'osera jamais arriver...pour des raisons fort simples: le boss Harper ne supporterait pas pareille acte de sédition......
      La complaisance du Roi avant la vérité...

    • Jean-Pierre Lusignan - Abonné 22 juillet 2013 08 h 26

      Selon moi, nous aurions pu ajouter nos gouvernements et beaucoup d'entre nous à la liste des personnes désireuses de prendre des risques grandissants avec l'environnement et la vie humaine.