France, Québec et 14 juillet - Contrer décrochage et résignation

Au Québec, l’excellent film français Alceste à bicyclette a été rebaptisé Molière à bicyclette. Triste signe des temps : le distributeur présuma que nous n’étions pas en mesure de comprendre la référence au personnage principal du Misanthrope.

Autres tristes signes, en vrac : la Librairie générale française, véritable institution dans le Vieux-Québec (qui fut jadis un grouillant quartier latin avant qu’on ne déménage l’Université Laval dans les champs de Sainte-Foy), a fermé ce printemps. Sur les plaines d’Abraham, en 1974, il y eut l’incroyable Super-franco-fête. Fondé en 1968, le Festival d’été fut longtemps un lieu de découverte de la chanson francophone. Aujourd’hui, ce rendez-vous annuel apparaît la plupart du temps comme une sorte de Super-anglo-fête pour vieux rockers dépassés. Tellement que jeudi, au parc de la Francophonie (!), Richard Desjardins, grinçant, a lancé à la foule : « Même si on est au Festival d’été de Québec, j’espère que ça ne vous dérangera pas si on fait un show en français… »


Il y a actuellement un déplorable décrochage du Québec d’avec ses racines françaises. On a beau insister - avec raison - sur le caractère multiethnique du Québec d’aujourd’hui, reste que cette langue que l’on transmet à nos enfants (notamment ceux de la loi 101), n’est quand même pas venue de la planète mars !


Bien sûr, il fallait que les Québécois qui croyaient encore à la notion de mère patrie la relativisent. Bien sûr, il a été nécessaire de valoriser les autres « patries » déterminantes de la culture québécoise. Pensons à la fameuse équation de l’historien Yvan Lamonde : Q (Québec) = - F (France) + GB (Grande- Bretagne) + USA (au carré) - R (Rome) + C(Canada) - auquel il faut ajouter bien sûr les Amérindiens, et Lamonde l’a fait.


Moins de France et plus d’américanité, d’accord (et on pourrait en discuter, cf. Joseph-Yvon Thériault). Mais de ce constat, faut-il pour autant conclure qu’il faut rompre encore plus avec l’Hexagone ? Cette tentation se perçoit chez le conteur Fred Pellerin, qui connaît un succès retentissant de l’autre côté de l’Atlantique, mais conclut que nous sommes passés, par rapport à la France, de la « mère patrie » à la « mère partie » (mot relevé par l’ancienne ministre Louise Beaudoin dans un texte récent).


Cette rupture d’avec la France peut mener à un désintérêt pour le combat pour le français, fondamental au Québec. Bien sûr, Québécois et Français semblent parfois «séparés par une langue commune», pour paraphraser Georges Bernard Shaw à propos de l’Angleterre et des États-Unis. Mais comme l’affirmait Pierre Bourgault, pourfendeur d’une certaine francophobie québécoise latente (« maudit França ! »), « vouloir à tout prix nous en tenir à la langue québécoise en tout temps et en tout lieu » représente le «pire des séparatismes». Une coupure avec une langue internationale.


Il faut admettre que la France, ces temps-ci, ne donne pas toujours envie de se passionner pour elle, qui a la sinistrose et le « déclinisme » chroniques. Comment se passionner pour un pays toujours en train de se déprécier ? Plusieurs Français ne semblent absolument pas conscients qu’ils parlent une langue internationale qu’il faut défendre, et cultivent une vision de l’Amérique du Nord comme exclusivement anglophone. Les francophonies québécoise et canadienne existent… encore ! Chose certaine, pour ceux qui oeuvrent dans les relations France-Québec, il y a beaucoup de travail à faire. On pourrait commencer par lutter contre le décrochage québécois et la résignation française.

25 commentaires
  • Gwenn Scheppler - Inscrit 13 juillet 2013 02 h 44

    Pour qu'il y ait rupture encore faut-il qu'il y ait eu liaison

    En tant que Franco-Québécois, je pourrais proposer un bémol tout de même à ce que vous avancez, et avec quoi je suis plutôt d'accord: la France elle-même ne travaille pas beaucoup son ouverture sur le Québec, hormis évidemment nos hordes d'étudiants qui traversent l'Océan à chaque automne. Pour aider la langue française au Québec, et préserver un semblant de racines vivaces, il faudrait un genre de relation réciproque. Je vois beaucoup de Québécois qui continuent à s'intéresser à la France, ses films, ses tables, même sa politique, mais l'inverse n'existe pas (demandez à un Français ce que signifie PQ, si vous ne me croyez pas). Une fois revenu en France, le Québec est passé dans une dimension parallèle, médiatiquement, culturellement, politiquement parlant. Peut-être que le désamour du Québec envers ses racines françaises réside dans cette absence d'image, de dialogue, d'interlocuteur (mais le Québec n'a t-il pas, au fond, parlé longtemps/toujours à une chaise vide en s'adressant à la France ?). Peut-être que le printemps érable a un peu changé la donne, mais dans l'ensemble, il me semble que la complicité entre la France et le Québec pourrait être grandement renforcée si la France y mettait du sien (pas seulement Fred Pellerin ou Céline Dion sur les plateaux-télé). Ou bien peut-être sommes-nous tous devenus des utilisateurs Facebook, avides d'autres références que celles-là ?

    • Jean-Marie Francoeur - Inscrit 13 juillet 2013 13 h 29

      Réponse :

      Politique. La politique menée par le Canada depuis 1995 tue littéralement nos rapports à la France. Et ce, dans tous les domaines. Rappelez-vous lors des scandaleuses fêtes du 400è de Québec, Harper a tout fait pour vider cet anniversaire historique important de son vrai sens. Il en a fait un BBQ à la mode l'ouest et a interdit la présence du fleurdelisée en France là où la gouverneure-générale venait "fêter" cet anniversaire "canadien" avec les officiels français. Il a fallu que le maire de Saint-Malo se batte pour qu'une petite chorale d'enfants puissent agiter le fleurdelisée en chantant "Mon cher Québec c'est-à-ton tour..."

      Et en dessous de ça il y Desmarais qui a financé Sarkozy en échange de l'indifférence de la France à l'endroit du Québec, et ce, en son nom personnel.

  • C GUIBBS - Inscrit 13 juillet 2013 03 h 39

    Comment peut-on être surpris du destin qui semble frapper la France ? Faut-il rappeller que ce pays ne compte "que" 60 millions d'habitants ?

    L'heure est désormais aux Etats-Continents. D'ailleurs, la France n'est pas le seul viel Etat-Nation à "souffrir" de sa reléguation en deuxième division, notre voisin Italien souffre tout autant et depuis longtemps que nous !

    Avec De Gaulle, la France a pu faire illusion un temps...mais une fois le "Sauveur de la Nation" parti, ce sont les "proffessionnels de la République" (et leurs successeurs), ceux là même qui se sont couchés en 1940, qui ont repris les commandes avec les choix que l'on sait : abandon de souveraineté, immigration non contrôlée, Etat-Providence trop généreux, corporatisme, clientélisme...

    • Francis Robillard - Inscrit 14 juillet 2013 16 h 55

      Ce ne sont pas les professionnels de la république, mais les collabos de Vichy, qui on poursuivis leurs travaaux de sape avec les États-Unis atlantiste, un autre monstre que la France contribua à créer, comme au temps de la Pompadour et de la Prusse, en pensant que ces amis là parlaient de la même chose et qui sont par nature hostile à toute existence de la France.

      DeGaule parti, la chaise étant vide c'est l'élite de la France les Paris-Yorkers qui on vendu un peuple qu'ils méprisent. Comme les français demeurent très hiéarchisé, ce n'est pas seulement l'accent dédaigneux de l'aristocratie de l'Île-de-France qui s'est transmis au peuple, c'est son dédain généralisé pour tout ce qui est français qui se retrouve aujourd'hui dans le coeur et la bouche de français de toute les classes qui fuient la France et leurs concitoyens comme les pestiférés du nouvel empire universel Européen saxxon tyrannique dont ils se sont convaincu de l'inulectabilité.

  • Francois Piazza - Inscrit 13 juillet 2013 07 h 10

    Décrochage oui... Mais pourquoi? j,François Piazza

    Le décrochage ? C'est surtout dans la langue parlée de tous les jours que cela s'observe. Tout d'abord,ce phénomène n'est pas nouveau, via les angliscismes masqués, «pas personne ( nobody ) » n'y échappe
    Comme dit mon «postier » qui, terminer «sa run », me demande s'il peut «emprûnter mes bécosses » ( back house ) avant de prendre son «char » ( car ) « ça presse en maudit »
    Ajoutons que la qualité du français s'est fortement dègradé, tant à la télévision qu'à la radio où, selon le fil du rapport, on féminise Ex: « Toutes les argents ramassées par les bénévoles...etc » ou masculise « un étincelle et ça part..»(RC) pas plus tard qu'hier
    .
    La qualité du français ne vaut guère mieux dans les contenus de plusieurs de vos confrères,tandis qu'elle est à un niveau élevé chez vous ( Le Devoir ) et un «gratuit»
    J'ai été journaliste pendant 28 ans au Québec, autrefois : jamais un chef de pûpitre ou de section ( ou moi. dans ces fonctions) n'aurait tôlérer une faute de langage ou d'orthographe

    Tout ceci est dû au fait que depuis une vingtaine d'années, l'enseignement de la langue française souffre d'un laisser-aller soit à cause, hélas du professorat! - on ne peut enseigner ce que l'on n'a pas appris - soit à cause d'un manque d'enseignants qualifiés ( on pourrait peut-être en repêcher dans la France « résignée » ?). Sans oublier de faire connaître les littératures française et québecoise. La lecture aide à aimer les mots.


    Enfin, si on tient à garder les commissions scolaires [ ah le patrimoine sociétal ) à défaut de les supprimer, il va falloir les restructurées en regroupant les services administratifs, en créant une coopérative provinciale d'achats et surtout leur apprendre qu'elles gèrent un service obligatoire et essentiel qui est la propriétée de tous ; certaines d'entre elles agissent comme des entreprises privées, rognant ça et là (« faire plus avec moins ») pour augmenter le «coussin » ( provisions pour amortissement) au détriment du présent
    Ce f

    • Jean Richard - Abonné 13 juillet 2013 11 h 07

      Deux petites remarques monsieur Piazza : les bécosses et le char.

      D'abord les bécosses : avec le mot orthographié tel quel, on pourrait dire bravo et déplorer qu'on ne sache plus faire la même chose aujourd'hui. On n'en est pas absolument certain, mais si vraiment ce mot vient de backhouse (qui aurait été utilisé aux États-Unis pour désigner des latrines à l'extérieur de la maison principale), et qu'on l'a adopté tout en le francisant dans son orthographe, alors tant mieux ! Les hispanophones ont adopté et hispanisé de nombreux termes, dont futbol, ce qui a permis de préserver la transparence phonétique (relation entre les phonèmes et les graphèmes) de la langue.

      La transparence linguistique est un élément important lors de l'apprentissage d'une langue (maternelle ou seconde). L'anglais est une langue malheureusement fort peu transparente. Si on lui emprunte des mots sans en franciser l'orthographe, nous héritons, dans de nombreux cas, de son manque de transparence, ce qui ne va pas en faciliter l'apprentissage.

      Quand l'emprunt à une langue étrangère passait pas l'oral d'abord, la francisation de l'orthographe ne causait pas de problème. Aujourd'hui toutefois, il passe davantage par l'écrit. Et comme l'habitude l'emporte sur la normalisation, l'adaptation orthographique ne se fait pas comme elle se faisait avec les bécosses et le futbol.

      Et le char ? La voiture individuelle est assez récente par rapport à l'histoire de la langue. Avant elle, on a eu des charrettes, des charriots et des chars, qui ont servi à charrier des charges. Qualifier d'usage fautif l'emploi québécois du mot char et prétendre que ça vient de l'anglais, ça reste à voir. Comme la chose ne date guère de plus d'un siècle, l'emprunt à l'anglais se serait probablement traduit par car et non char. C'est parfois un faux réflexe de croire que les différences d'usage entre la France et le Québec sont amenées par l'anglais.

    • Jean-Marie Francoeur - Inscrit 13 juillet 2013 13 h 47

      Définition :

      Cabousse : Corruption de cambuse ou de l'anglais backhouse. Allonge en arrière d'une maison qui sert de cuisine et de salle à manger aux domestiques. (Oscar Dunn)

      Cambuse : Chambre, habitation mal tenue. Le Robert.

    • Jean-Marie Francoeur - Inscrit 13 juillet 2013 13 h 56

      Vrai

      Il est vrai que la qualité du français parlé laisse souvent à désirer. Des restes de l'époque coloniale ? Influence mauvaise américaine ? Laisser-aller des médias ? Tout cela à la fois. Mais, nos policiers, sportifs, ouvriers ne se sont jamais si bien exprimés quand on les compare à la langue parlée de ces mêmes personnes dans les années 60 au Québec. Le chemin parcouru est phénoménal.

  • Simon Pelchat - Abonné 13 juillet 2013 08 h 35

    Chacun son bout de chemin

    Très juste lecture et je crois que nous sommes tous et chacun interpellés au quotidien. Je suis désolé de voir le dérapage du festival de Québec qui même si on nous affirme que le français est toujours à l'honneur,les grands moments qui font la manchette sont les grands spectacles de vedettes anglophones et c'est ce que retiennent les jeunes de Québec. Je suis toujours surpris d'entendre dans mon club de gymnastique de la musique exclusivement en anglais où 99% de la clientèle est francophone. J'ai suggéré au propriétaire d'atlterner au moins avec des chansons françaises à défaut de mieux. Il a rit de moi. Il y avait ce matin un triathlon provincial dans ma très petite municipalité dans la ceinture nord de la ville de Québec, la musique de réveil était en anglais. Certes, il faut rappeler aux Français les dangers de la résignation, mais il est plus facile de commencer par nous du Québec. Et cela commence par une fierté à retrouver.

  • Georges LeSueur - Inscrit 13 juillet 2013 08 h 38

    Le dépit cache aussi l'espoir !

    Un cri de dépit, de révolte, mais aussi d'amour !
    La langue française est au coeur du Québec. Son passé, son histoire aussi.
    Nous sommes entourés par une mer anglophone. Par un courant continu de négativisme concernant le Québec français. C'est voulu. Un peu mais pas toujours.
    La forte migration pluri-éthnique, la pression de l'Ouest et du fédéral actuel pour magnifier la Couronne britannique et lui tresser une descendance, influent sur les nouveaux arrivants -et sur nos jeunes- peu férus d'Histoire.
    Bourgault en son temps a donné beaucoup. Félix aussi. Il nous en faudrait d'autres, ardents, convaincus et rassembleurs. Inspirés comme Parizeau.
    On a trop finassé, ergoté, ménagé chèvre et chou dans un Bloc qui ne devait que passer et préparer les Temps nouveaux chantés par Renée Claude.
    Mais il y a des retours surprenants qui font basculer l'Histoire. On ne sait jamais !

    • Guy Beaubien - Inscrit 15 juillet 2013 12 h 22

      Mon cher Georges, il faut mette un "s" ou pas ? Je suis en France, le pays est entouré d'allemands, d'italiens, d'angleterriens, d'espagnols... Chacun respecte sa petite langue sans se plaindre d'un tsunami linguistique qui le rayerait de la carte. La France était bilingue de 1939 à 1945, ça n'a pas tenu. Au contraire de nos sportifs, la plupart illettré, les footballeurs européens parlent plusieurs langues à force de jouer dans différents pays. Plusieurs ont terminé ministre. Le remède est simple : Parlons correctement un français international. Apprenons l'anglais, dans des écoles francophones pour faire comprendre aux "Canadians" que maîtriser 2 langues nous rend plus fort qu'un acculturé monolingue pratiquant l'unique langage de roastbeef-land. Il n’a pas d’avenir à l’international. Pour rappel, les excellents textes de Luc Plamondon chantés par les français.