Crise de l’euro - Les obstinés

La crise de l’euro n’en finit pas de se prolonger. Après quelques mois d’accalmie, voilà que la brutalité de ses récents assauts au Portugal s’est traduite par le dévissage des places boursières de toute l’Europe. Car là aussi, on vient de constater que le remède imposé de l’extérieur a eu des répercussions plus perverses que celles du mal.

Au début de la semaine dernière, le ministre portugais des Finances Vitor Gaspar a remis sa démission. Pour être exact, on devrait écrire qu’il a jeté l’éponge. Qu’il a abandonné après avoir effectué un exercice de lucidité. En effet, cet exercice lui a fait réaliser que la cure d’austérité qu’il a menée avec plus d’ardeur que ne l’avait demandé la troïka formée de la Commission européenne (CE), du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque centrale européenne (BCE) a eu pour conséquence un étranglement plus marqué qu’anticipé de l’économie.


De fait, au terme du premier semestre, on a désormais la quasi-certitude que la contraction du PIB enregistrée cette année avoisinera les 2,3 %, soit deux fois plus que la cible avancée il y a six mois. Tout logiquement, le taux de chômage va augmenter encore une fois pour se fixer à 18,2 % d’ici décembre et à 18,5 % en 2014. Ici comme en Grèce et en Espagne, le nombre de sans-emploi chez les moins de 25 ans frôle les 50 %. Ici, comme en Grèce et en Espagne, on peut prédire sans trop se tromper que le nombre de suicides va aller en croissant, ainsi, d’ailleurs, que les aléas sociaux découlant des flagellations économiques et financières largement décidées par ceux qui soit sont responsables de la crise, soit ne l’ont pas vue venir. Quoi d’autre ? Le poids de la dette publique portugaise a atteint 123 % du PIB en 2012, contre 87 % en 2009.


Ainsi, en trois années ponctuées par une rafale de sommets des membres de l’UE, sommets souvent dits de la dernière chance, par une ribambelle de rapports, mais surtout par un cahier des charges, c’est le cas de le dire, confectionné par la troïka et les thuriféraires de l’austérité, de la punition, de la contrition que prône la très calviniste Angela Merkel, on a vu le ratio dette/PIB exploser. Bonté divine ! C’est rageant, d’autant que l’horizon économique du court comme du moyen terme est encombré par l’adhésion béate, donc imbécile, à la déesse austérité.


Pour s’en convaincre, il suffit d’écouter le président de la CE José Manuel Barroso ou les responsables allemands. Le premier comme les seconds viennent de répéter à l’envi que les changements structurels à réaliser doivent conserver la priorité sur les politiques de relance. Et ce, malgré l’avertissement servi par Klaas Knot, patron de la Banque centrale néerlandaise et membre du conseil de la BCE (!), qui assure que si on ne prend pas le virage des programmes propres à doper l’activité, l’Europe va connaître le même sort que le Japon et perdre une décennie. Soit une génération de jeunes sacrifiée sur l’autel de l’obstination.


Outre Knot, l’économiste en chef du FMI Olivier Blanchard, qui, au début de la présente année, a eu le courage de confier que le modèle mathématique sur lequel reposent des pans des plans d’austérité était bancal, vient de confier de quoi méditer longuement. Dans une entrevue accordée au journal français Les Échos, Blanchard avance que « les économistes ont oublié les leçons de l’histoire […] nous avons estimé le rôle de la finance ». À preuve, « des économistes comme Jean Tirole et Bengt Holmstrom avaient montré l’importance de la liquidité, d’autres avaient travaillé sur le comportement des banques, mais ces réflexions n’avaient pas été intégrées ». Si on a bien compris, des politiques ont été arrêtées et imposées à la Grèce et autres sans que les faits et gestes posés avant 2008 par Goldman Sachs, Lehman Brothers et consorts aient été scrutés et digérés. Si on a bien compris, l’influence de ces dernières sur, entre autres choses, l’intérêt que doit payer telle nation n’a pas été prise en compte ? Si tel est le cas, le fait est grave, très, très grave.


D’autant plus que les stratégies suivies des deux côtés de l’Atlantique présentent un contraste saisissant. Aux États-Unis, Barack Obama n’était pas en poste depuis trois mois que lui et son administration optaient pour le dopage. Pour la relance notamment de l’industrie automobile. Aujourd’hui, ils en récoltent certains fruits et se permettent même d’injecter de l’austérité ici et là. En Europe, sous l’impulsion de l’Allemagne, on a fait le contraire. Résultat, on récolte les fruits amers. Et ce, parce qu’essentiellement les décideurs ont oublié, on ne le dira jamais assez, que l’économie n’est pas une science exacte. Qu’elle est et restera une science sociale, donc une science fragmentaire pour l’éternité.

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