Coup militaire en Égypte - Le général prospère

Il ne serait pas exagéré d’avancer qu’en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, le visage politique de l’Égypte a été bouleversé de fond en comble à la nanoseconde. En effet, Mohamed Morsi et des notables des Frères musulmans ont été assignés à résidence pour être remplacés illico par le président de la Cour constitutionnelle. Le mandat de ce dernier ? Faire paravent au bénéfice de l’armée.

C'est à se demander si le sujet de l’heure n’est pas l’illustration parfaite, une autre illustration, du poids de l’histoire. De ses pesanteurs, voire de sa fatalité. Car c’est à se demander (bis) si les affrontements observés sur les rives du Nil comme au centre des pouvoirs, si les affrontements entre gradés et pontes des Frères musulmans auraient pu être évités. Disons les choses autrement : l’armée ayant eu la propriété exclusive des pouvoirs pendant 60 ans, l’armée ayant veillé scrupuleusement et brutalement à conserver ces derniers, il était écrit dans le ciel que tôt ou tard, elle devrait charger, muscles bandés, ces Frères qui entendaient gommer son influence, surtout économique, pour son profit.


On sait peu - beaucoup trop peu - que sur le front de l’économie, la position de l’armée est celle du parrain, dans le sens mafieux du terme. À preuve : la somme des activités commerciales et industrielles menées, dirigées par les militaires égale environ le tiers du PIB ! On insiste, les gradés détiennent le monopole sur le tiers de l’économie. De fait, ils sont en mesure de dicter la marche à suivre à tous les secteurs.


Au ras des pâquerettes, selon les précisions fournies au site d’information Mediapart par l’économiste Zeinab Abul-Magd de l’Université américaine du Caire, l’armée a la haute main sur le ministère de la Production, qui « génère en fait quantité de produits destinés aux civils ». La haute main sur l’organisation arabe pour l’industrialisation, soit « le regroupement de douze complexes industriels ». La main enfin sur le service national pour l’organisation de projets,qui rassemble une quinzaine de sociétés ayant « des ramifications dans toute l’économie égyptienne » et dont LA totalité, incluant une foule de produits alimentaires, « est destinée au marché civil ». En fait, rien ne symbolise mieux sa puissance économique, et donc politique, que ceci : le canal de Suez lui appartient.


On s’en doute, pour bien préserver ses actifs et les milliards d’espèces sonnantes qui en découlent, les héritiers de Nasser ont pris un soin particulier à tuer dans l’oeuf toute ardeur inclinant vers l’examen de leurs faits et gestes. Bref, ils ont déminé le champ des impunités. Ils ont si bien réussi que le budget du ministère de la Défense demeure inconnu. Quoi d’autre ? Dans la foulée de la première élection démocratique, celle de juin 2012, les soldats sont parvenus à noyauter la Commission parlementaire de défense nationale de manière à échapper à tout questionnement.


Ils étaient rois et maîtres et vont probablement le rester. Car lorsqu’on fait l’inventaire des pouvoirs qui seront dévolus au gouvernement technocratique à former au cours des prochains jours, et qui seront remis entre les mains du gouvernement issu de la prochaine élection présidentielle, il y a fort à parier que l’armée va conserver, directement ou indirectement, les ministères régaliens - Intérieur, Justice, Affaires étrangères et Défense - auxquels sera greffée sa force de frappe économique, financière.


Le contexte actuel étant ce qu’il est, on voit mal comment l’opposition laïque, si elle emporte les prochains scrutins comme semblent le souhaiter des millions et des millions d’Égyptiens, pourrait amputer des pans commerciaux sur lesquels l’état-major règne. Pour dire les choses platement, il faudra patienter pendant des lunes avant que la qualité démocratique s’introduise sur la place Tahrir.

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