L'affaire Snowden - Les muets

Dans la dernière livraison de Der Spiegel, on apprend que la National Security Agency (NSA) espionnait les institutions européennes avec méticulosité. Peu après, les échos de commentaires divers et nombreux ont été entendus, mettant aussi en relief un silence… assourdissant ! De qui ? Des personnes parachutées à la tête de la Commission européenne (CE) et du Conseil européen (CE), soit respectivement José Barroso et Herman Van Rompuy, soit les maîtres en figuration.


Incroyable ! Grâce aux confidences d’Edward Snowden, ex-employé d’une entreprise privée choisie par la NSA pour mener des opérations faciles à deviner, on sait aujourd’hui que les oreilles et les yeux américains consommaient avec plus d’avidité qu’on s’en doutait les discussions téléphoniques, les courriels et autres échanges sur divers véhicules techniques utilisés par les mandarins de la Vieille Europe.


Tout naturellement, cette nouvelle a provoqué des montées de lait justifiées. En effet, apprendre, à la veille de l’amorce de pourparlers consacrés à un accord de libre-échange avec les États-Unis, que vous êtes les sujets des coups fourrés conçus dans les laboratoires du Top Secret America, pour reprendre le titre de l’excellent livre signé par les journalistes Dana Priest et William Arkin, suscite des réactions majoritairement conjuguées avec l’outrage. À preuve, plus d’un élu a jugé qu’il faudrait étudier ceci : accorder l’asile au jeune informaticien américain.


Paradoxalement, les personnes concernées au premier chef par ce dossier, les personnes dont le mandat consiste à défendre les intérêts de l’Europe et son intégrité, n’ont pas été à la hauteur de leur charge. En fait, pour dire les choses comme elles sont, Barroso et Rompuy ont été en dessous de tout. Quant à la chef de la diplomatie européenne Catherine Ashton, elle a confirmé sa forte inclination pour le rôle de l’abonnée absente. Autrement dit, ces trois derniers ont campé à merveille la pièce du motus et bouche cousue.


Cette absence de réactions sur un dossier d’autant plus épineux qu’il rassemble des alliés de vieille date a été évidemment remarquée et décriée. Si dans le cas de Rompuy il a été avancé que son attitude était au fond le reflet de ses antécédents politiques, dans le cas de Barroso, il a été avancé un fait autrement plus grave. De quoi s’agit-il ? Cet ultra du libéralisme revu et corrigé par les néoconservateurs américains a besoin des Américains. Il a besoin d’eux parce que cet ambitieux lorgne le poste de secrétaire général des Nations unies ou celui de calife de l’OTAN. Bref, l’intérêt de sa petite personne dépasse de loin la somme des intérêts européens.


Cette histoire permet de rappeler et souligner que ce triste sire a décrié l’exception culturelle réclamée par la France dans le cadre des discussions sur le libre-échange avec l’Amérique du Nord. Pas moins de treize ministres européens de la Culture s’étaient rangés derrière la France en cette matière, ainsi d’ailleurs que des cinéastes d’Europe et même des États-Unis : et que dit ce cher Barroso ? Que tout cela relève d’esprits réactionnaires. Quinze jours plus tard, on apprend que la NSA fouine dans tous les recoins de l’Union européenne, et que fait-il ? Rien, strictement rien.


Cela étant, l’affaire Snowden a donné ces jours-ci le coup d’envoi à un débat d’envergure sur le Vieux Continent : le droit d’asile. La Russie ayant refusé d’allouer ce droit au jeune Américain, des députés au Parlement de Strasbourg, des chefs de parti, des commentateurs de divers pays estiment que l’Europe devrait offrir à Snowden ce qu’il demande. Car non seulement il a rendu un immense service à l’ensemble de l’UE, il s’est de plus comporté comme un homme combattant ceux qui combattent la liberté d’autrui. Il mérite amplement ce droit.

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