Abolition d’une loi phare des droits civiques - De la ségrégation

Le 25 juin est une date à marquer d’une pierre noire. Ce jour-là, en effet, la Cour suprême des États-Unis a renvoyé dans les poubelles de l’histoire un monument juridique érigé lors de la lutte des droits civiques. Sous prétexte qu’aujourd’hui ne ressemble en rien à hier, les balises fixées en 1965 pour mettre un terme à un siècle de ségrégation électorale ont été brisées. Et ce, dans l’indifférence quasi générale.

Sous l’impulsion de Martin Luther King, d’Andrew Young, de John Lewis et d’autres, des millions d’Afro-Américains avaient obtenu du président Lyndon B. Johnson, Texan d’origine, c’est à souligner, que des dispositions politiques soient arrêtées afin de fixer l’égalité des citoyens dans l’exercice du vote. Dans la foulée de cette pression, la Maison-Blanche décida que les neuf États du sud réputés pour avoir cultivé la ségrégation en la matière cent ans durant devraient soumettre toute réforme de la carte électorale et toute modification au mécanisme de vote à l’analyse et surtout à la permission des autorités fédérales. Le Congrès ayant adopté le Voting Rights Act en 1965 et l’ayant renouvelé régulièrement, la dernière fois en 2006 pour 25 ans (!), la ségrégation fut mise entre parenthèses, mais non réduite à néant, ainsi que viennent de le prouver les cinq juges très conservateurs qui dominent LE tribunal des tribunaux.


Dans l’argumentaire signé par le juge en chef John Roberts, il est souligné «qu’aujourd’hui le pays n’est plus divisé comme il l’était en 1965», que cette loi est «surannée », car « près de 50 ans ont passé, les choses ont énormément changé». Ces propos comme le geste qui en découle confirment, si besoin était, que jamais dans l’histoire moderne des États-Unis la Cour suprême n’a été aussi teintée idéologiquement. Jamais des juges n’ont appliqué avec autant de force, dans le sens brutal du terme, les agitations conservatrices que Ronald Reagan inocula dans le corps juridique du pays au début des années 80.


Simultanément au travail de sape entrepris par ce dernier afin de ramener à l’état de fiction tout ce qui ressemble de près ou de loin à l’élargissement du champ des libertés ou des droits, des chercheurs, des gens qu’ici et là on moque parce qu’ils sont des « logues », ont entrepris d’étudier le sort fait ou plutôt réservé aux Noirs sur les fronts de l’éducation, de l’immobilier et du travail. Des analyses effectuées régulièrement depuis lors. Et alors ? Contrairement, très contrairement, à ce qu’ont martelé les magistrats, la ségrégation est bel et bien réelle. À telle enseigne que c’est à se demander si elle ne s’est pas institutionnalisée.


À preuve ceci : selon une compilation du Pew Research Center l’avoir net moyen du ménage afro-américain est de 5700 $ US, celui du ménage latino est de 6300 $ US, alors que celui du ménage blanc est de… 113 000 $ US. À noter que 35 % des Noirs n’ont aucun actif, quand ils n’ont pas des dettes, comparativement à 15 % des Blancs. La crise commencée en 2008 est la énième preuve que toute crise économique est également une crise raciale. Aujourd’hui comme hier, le nombre d’Afro-Américains au chômage est plus de deux fois plus élevé que celui des Blancs.


Dans l’univers de l’éducation, la ségrégation s’avère plus marquée aujourd’hui qu’hier à cause notamment de la décadence économique de 2008. Toujours est-il que, selon un rapport du Civil Rights Project de l’Université de Californie, les Noirs fréquentent des écoles où la domination des enfants pauvres est plus de deux fois plus élevée que dans les écoles où les Blancs sont majoritaires. À la suite de changements infligés à l’évaluation des professeurs, changements qui lient la performance de ces derniers aux résultats obtenus par leurs élèves, les inégalités se sont creusées. Comment ? Par la réduction des budgets des écoles. Ainsi que le souligne Gary Orfield, codirecteur du Civil Rights Project, « l’extrême ségrégation est désormais commune ». Mais…


Mais selon les très conservateurs juges, et encore là on est pondéré, les échos racistes ayant disparu, il faut s’atteler désormais à la destruction de toute l’architecture mise en place par un président et un seul - Lyndon B. Johnson -, dans le but justement de réduire les effets pervers, maléfiques, outrageants du racisme. En décrétant que la loi de 1965 est inconstitutionnelle, le juge Roberts et ses collègues viennent de faire le lit de l’institutionnalisation des inégalités. Ils viennent de signer la victoire de tous ceux qui confondent le politiquement correct avec le souci de justice, de l’équité. Ils viennent enfin de confirmer qu’ils sont là, qu’ils ont été nommés, dans le seul but d’imposer les idées des conservateurs. Les plus bigots et les plus élitistes d’entre eux.

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