Pierre-F. Côté, 1927-2013 - Si on l’avait écouté…

Que le décès du grand commis de l’État Pierre-F. Côté se soit produit le soir même de l’arrestation de Michael Applebaum est d’une grande ironie. Car au moment de quitter son poste de directeur général des élections en 1997, M. Côté avait carrément prophétisé l’actuelle catastrophe montréalaise et lavalloise. On dirait que le sort a voulu nous souligner ces 16 années que nous avons perdues, faute de l’avoir écouté.


«L'expérience que j’ai vécue avec Vision Montréal montre que ça commence par la plus grosse ville. Ça va exploser, ça va éclater, à un certain moment », avait-il déclaré au Soleil, le 7 juillet 1997. La relecture, aujourd’hui, de cette interview « testament » de Pierre-F. Côté donne des frissons. « Il y aurait matière à ouvrir plusieurs enquêtes. […] En particulier dans la région de Montréal. » Il rappelait s’être attaqué au cas de Vision Montréal, parti de Pierre Bourque à l’époque : « Juste 218 poursuites [pour contributions irrégulières]. C’était juste un avertissement », avait-il menacé. Il était « presque de notoriété publique que ça fonctionne à coups de ristournes », ajoutant cette anecdote : « Un maire rencontrant un autre maire lui a demandé : “Tu marches à quoi, toi ? À 20 % [du total des contrats octroyés] ?” » Une allusion au financement de sa caisse électorale ? Cela pourrait être aussi « pour sa caisse personnelle », avait-il lancé.


Rétrospectivement, les réactions à cette troublante sortie peuvent être qualifiées de risibles, voire suspectes. Le gouvernement Bouchard n’y donna pas vraiment suite, alors qu’une commission d’enquête aurait dû être déclenchée. Le président de l’Union des municipalités d’alors, Mario Laframboise (par la suite bloquiste et plus récemment caquiste), s’était dit insulté, soutenant que depuis « sept ans », l’UMQ « donn[ait] des cours aux élus sur les conflits d’intérêts ». En somme, Côté jetait du « discrédit sur les efforts des maires » ! Risible…


Pierre-Ferdinand Côté aura été un défricheur du Québec moderne. Entré dans la fonction publique en 1960, il contribua à l’opération de nationalisation de l’électricité aux côtés de René Lévesque, comme chef de cabinet. Désigné DGE par l’Assemblée nationale en 1978, il travailla à l’indépendance de l’institution ; il mit en place les lois sur les consultations populaires et sur le financement des partis. Au total, tout cela aura eu - malgré ce qu’on sait aujourd’hui - un effet bénéfique. Démocrate idéaliste, il n’était toutefois pas dupe : il savait que les belles règles étaient contournées. En 2006, il suggéra même au gouvernement fédéral de ne pas imiter le Québec, de permettre les dons des entreprises en les encadrant. Cela lui valut de sérieuses inimitiés. « Pierre-F. » avait son franc-parler.


D’anciens compagnons de route comme André Larocque, qui fut sous-ministre responsable de la réforme démocratique, ont certains reproches à lui faire, dont une certaine tradition de timidité du DGE. M. Côté n’hésita pourtant pas à poursuivre les organisateurs du « love in » de 1995 pour violation des lois québécoises. Convenons toutefois que les successeurs de M. Côté ont trop peu réagi à son incroyable sortie de juillet 1997.

6 commentaires
  • Jean-Marc Pineau - Inscrit 19 juin 2013 02 h 26

    Au-revoir et merci, M. Côté !

    Hier, à l’annonce du décès de M. Pierre-F. Côté, j’ai envoyé le commentaire suivant, que je me permets de reprendre ici, à quelques mots près :

    Une grande tristesse m'a envahi ce mardi matin en apprenant la nouvelle du décès de M. Pierre-F. Côté. Cela m'a fait prendre conscience de la dégringolade que nous avons prise, collectivement, depuis le départ à la retraite de ce grand démocrate et grand bâtisseur, dans la lignée de René Lévesque.
    Tout n'était peut-être pas toujours parfait mais, dès 1976, l'idéal de démocratie et d'intégrité que ces deux hommes ont su incarner et proposer au peuple québécois continuera d'inspirer et de guider un grand nombre d'entre nous.

    On ne mesure sans doute pas encore à quel point les années John James Charest ont été néfastes pour les Québécois. Des gens sans scrupules, de tous les horizons, ont su profiter de la morale élastique d'un chef Libéral qui savait banaliser tout ce qui aurait dû alarmer les Québécois et les forces policières, pour qui tout était « normal », ces personnages sans scrupules de la politique et des affaires, dis-je, se sont jetés sur le patrimoine des Québécois, exactement de la même façon que la Mafia s'est emparée de milieux humides à Laval pour ériger leur village dans la ville.
    On ne s'est pas seulement fait voler de l'argent, beaucoup d'argent, dans toutes ces magouilles des « amis » Libéraux, mais on s'est aussi fait voler un pays, notre pays. Et tous ces magouilleurs, à l'instar de John James Charest, de Philippe Couillard, de Denis Coderre, etc., travaillent main dans la main pour faire en sorte que le Québec reste à jamais une succursale dont les vrais patrons officiels sont à Ottawa.

    Merci à M. Pierre-F. Côté du travail accompli et, surtout, de l'exemple de totale intégrité que vous nous laissez. Rejoignez votre ami René Lévesque ; entre vos réflexions sur l'avenir du Québec, vous aurez plaisir à jouer ensemble quelques parties de cartes.
    Toutes mes sympathies aux proches de M. Pierre-F.

  • Jacques Dumont - Inscrit 19 juin 2013 06 h 57

    Triste réalitée

    Vous avez entièrement raison M.Pineau et dire que des gens pensent a mettre Coderre a la tête de Montréal

  • . Oeuvre Saint-Charles - Abonné 19 juin 2013 08 h 59

    Et les complices?

    Que dire du silence de nos gouvernements successifs - P.Q et Libéral - alors que la "sonette d'alarme" les avait prévenus. Ils sont aussi responsables par leur aveuglement volontaire.

  • Gilbert Talbot - Abonné 19 juin 2013 09 h 33

    Merci M. Côté, vous avez fait du bon boulot.

    Vous avez fait du bon boulot M. Côté pour l'avancement de la démocratie québécoise. Vous vouliez un changement profond des mentalités politicailleuses, vous vouliez assainir les moeurs électoraux hérités de l'Union Nationale. Vous aviez appuyé l'instauration d'une forme de vote proportionnel. Vers la fin de votre mandat, vous aviez ouvert un chantier unique pour un fonctionnaire : vous avez commandé la production d'un livre sur l'histoire de la démocratie, que votre successeur du temps a fait publier après votre départ. C'est dire combien votre enracinement dans les valeurs démocratiques dépassaient les tâches habituelles d'un DGE.

    Merci M. Côté. Reposez en paix. Vous avez fait du bon boulot.

  • André Mutin - Inscrit 19 juin 2013 13 h 09

    Il n'y a plus de Pierre-F. Côté !

    Par ces temps de basse moralité planétaire il n'y a plus d'espoir qu'en la démocratie directe. Le 3 novembre prochain est vraiment un tremplin exceptionnel pour la tester. Il suffirait d'imposer sa présence sur tous les bulletins de votes municipaux avant cette date.

    http://mensagitatmolem.org/