Les viols dans l'armée américaine - La reine impunité

En matière d’agressions sexuelles, l’impunité s’est inscrite à demeure dans l’armée de l’air, l’armée de terre et la marine des États-Unis d’Amérique. À telle enseigne que la somme des effets pervers inhérents à ce fléau a pris des proportions hallucinantes, révoltantes. Déclinons.

 

Si la batterie de chiffres est souvent rébarbative, elle mérite aujourd’hui une exposition plus appuyée tellement l’ampleur des méfaits évoqués est profonde. En 2012, 26 000 hommes et femmes ont subi « un contact sexuel non sollicité ». De cet inventaire, le nombre de femmes violentées égale le tiers des femmes enrôlées. Signe d’un temps retors, le risque qu’elles soient agressées par les mâles soldats américains est beaucoup plus élevé que le risque d’être tué aujourd’hui en Afghanistan, hier en Irak. Signe d’une époque judiciairement bancale, 6 % seulement des agresseurs ont été condamnés en 2012, alors que le nombre des brutalités sexuelles, lui, a fortement augmenté depuis 2010.


Ce dernier fait, cette augmentation, est en soi le symbole par excellence de l’impunité avancée plus haut. Pour dire les choses telles qu’elles sont, l’architecture légale et administrative mise en place par les galonnés pour soi-disant réduire ce phénomène est si poreuse qu’elle s’avère une caricature de justice, pour ne pas dire une insulte à son égard. Car selon une opinion parue dans le New York Times et rédigée par Kirby Dick, documentariste ayant consacré un film à ce sujet, l’inaction des cadres de l’armée est telle qu’elle a convaincu des prédateurs sexuels à rejoindre ses rangs. À preuve ceci : 15 % des hommes ayant violenté une militaire ou un soldat avaient commis des actes similaires avant de s’engager sous les drapeaux.


Il en allait ainsi et il en va toujours ainsi parce qu’en l’occurrence le général, le colonel ou le commandant est roi et maître. Plus précisément, il revient au commandant de déterminer si oui ou non tel dossier mérite la convocation d’une cour martiale. Il faut bien comprendre que, contrairement aux pratiques judiciaires qui ont cours au Canada ou en Australie, et qui font qu’il revient au civil le soin de poursuivre, la hiérarchie militaire américaine est juge et partie.


De fait, tous ceux qui ont enquêté sur le moteur de cette plaie s’accordent pour affirmer que le nombre d’agressions est beaucoup plus élevé. Car bien des victimes n’osent pas porter plainte auprès d’un commandant qui bien souvent minore les faits, qui souvent a de l’influence sur la carrière des uns et des autres et qui souvent chuchote dans l’oreille de l’agressé de « la fermer et d’oublier », pour résumer la flopée de témoignages recueillis par Dick et les élus du Congrès. À ce propos, dans un article publié ces jours-ci dans le journal Le Monde, Aaron Belkin, professeur de sciences politiques à l’Université de San Francisco et expert de cette question, a confié ceci : « Le vrai sujet, c’est le silence qui entoure cette réalité depuis des décennies, ou plutôt le camouflage construit autour de ce silence. »


Pour briser celui-ci, des membres du Congrès viennent de proposer que la responsabilité qui incombe au commandant en cette matière lui soit retirée au profit d’une personne ayant étudié le droit. De cette proposition, il faut espérer qu’elle se traduise également par une réduction réelle des pouvoirs que les hauts gradés détiennent sur ce front. Le hic, c’est…


C’est qu’ils font encore et toujours de la résistance. En effet, les généraux ne veulent pas transférer un certain nombre de responsabilités à des personnalités issues du civil. Au nom de l’intégrité de l’armée, de sa réputation et d’autres mots-valises, les gradés souhaitent conserver la haute main sur le dossier. Ils souhaitent cela alors qu’ils n’ont rien fait, absolument rien, au cours des vingt dernières années. Ils sont pitoyables, car tout aussi coupables.

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8 commentaires
  • Marcel Bernier - Inscrit 6 juin 2013 05 h 46

    Tiens donc...

    Cela fait penser qu'ici des représentants des policiers et des policières ne veulent pas transférer un certain nombre de responsabilités à des personnes issues du civil dans les cas d'enquête sur la brutalité des forces policières. Et la conclusion que vous déduisez de votre analyse concernant les militaires s'applique très bien au domaine qui nous concerne, soit le respect des droits et libertés des citoyens et citoyennes.

  • Umm Ayoub - Inscrite 6 juin 2013 07 h 35

    Prévenir ou guérir ?


    C'est bien beau imposer des sanctions, mais il conviendrait que l'on se penche sur les raisons d'un tel fléau pour le prévenir le plus possible. Pourquoi dans l'armée, plus qu'ailleurs ?

    Il faudrait d'étudier les conditions de vie des militaires déployés à l'étranger, par exemple, le nombre de mois (ou d'années) passés sans avoir vu leur conjointe, la promiscuité entre les hommes et les femmes dans certains endroit stratégiques comme les dortoirs, la consommation de drogue et d'alcool, la mentalité, etc.

    Les militaires américains sont tristement connus également pour des viols en dehors de leurs rangs auprès des populations civiles.

    • Pierre-R. Desrosiers - Inscrit 6 juin 2013 09 h 26

      Pourquoi dans l'armée plus qu'ailleurs? Deux raisons simples:

      1. Regrouper les mâles de 18 à 40 ans dans un unique corps social équivaut à réaliser un concentré de testosérone; 2. les vêtir d'un uniforme a pour effet de les débarrasser des contraintes associées à la vie individuelle normale. L'individu se fond dans le groupe, qui devient sa seule «morale».

      Or la testostérone n'a, chez les mammifères, que deux fonctions principales: la défense/attaque (tuer) et la reproduction (baiser).

      Le même phénomène se produit chez tous les regroupements de mâles dont la fonction échappe aux contraintes sociales habituelles, notamment chez les policiers.

      Desrosiers
      Val David

    • Frédéric Chiasson - Inscrit 6 juin 2013 11 h 40

      @Desrosiers : Je ne suis pas endocrinologue, mais vous ne semblez pas l'être non plus. Avec ce qu'on trouve sur Internet, ce que vous dites est faux.

      1- La testostérone joue un rôle important dans la santé de l'homme : santé du système cardio-vasculaire et osseux, musculature plus développée, plus grand appétit sexuel, etc. Ce n'est pas pour rien qu'on s'intéresse maintenant à l'andropause, qui cause des problèmes de santé chez l'homme vieillissant.

      2- D'après ce que j'ai lu sur Internet, aucune étude démontre un lien entre plus de testostérone et plus de violence. C'est la culture de groupe qui conditionnerait à tolérer cette violence sexuelle.

      D'ailleurs, Margaret Mead a observé sept tribus autochtones du Pacifique durant les années 30 et 40 et a remarqué que le viol y était très rare. Selon elle, c'est la superstructure (c'est-à-dire les civilisations complexes... et ses institutions comme l'armée) et non la testostérone qui serait responsable du viol institutionnalisé.

      J'en ai personnellement un peu marre de me faire considérer comme un violeur potentiel seulement parce que je suis un homme. Un homme normal est capable de dire non à ses instincts sexuels quand ce n'est pas approprié. Le problème, c'est l'armée qui considère cet acte dégueulasse comme «approprié».

    • Maxime Dion - Inscrit 6 juin 2013 21 h 48



      À l’instar de ce que faisait l’armée française pour libérer les tensions que génère l’abstinence indue, il faudrait simplement que les autorités réintroduisent les Bordels Militaires de Campagne (BMC), qui sont un moyen réglementé de favoriser les relations des militaires avec les femmes.

  • France Marcotte - Inscrite 6 juin 2013 09 h 08

    Pas comme au cinéma?

    L'image idéalisée de l'armée généralement projetée dans le cinéma américain est une très bonne couverture pour insensibiliser la population à cette réalité et permettre de cultiver son petit monde fermé sur ses propres lois.

    Le personnage du commandant surtout est une figure paternelle, rigoureuse et juste, courageuse et bienveillante.

    Ah si seulement la vie était du cinéma!

  • André Champagne - Abonné 6 juin 2013 11 h 39

    Lieu de rassemblement des pervers !

    La démonstration est éloquente. L'armée est un refuge pour les pervers et les victimes n'ont qu'à se taire. Sous prétexte de préserver l'intégrité de l'armée, son image et sa réputation, les principaux dirigeants de cette armée ferment volontairement les yeux sur des crimes.
    L'armée canadienne a aussi une approche qui cherche à éviter la dénonciation de plusieurs crimes. Espérons que nous ne tomberons pas aussi bas que l'armée américaine.

  • Cyril Dionne - Abonné 6 juin 2013 15 h 07

    Quand la raison d'être d'un soldat est de tué pour ne pas être tuer, le viol devient tout simplement une banalité.