Henry Morgentaler - Solidaire, essentiel

La lutte pour le droit à l’avortement au Canada est indissociable de l’engagement personnel d’Henry Morgentaler, personnalité hors du commun qui, sans broncher, fit face à la justice, aux gouvernements, à la haine, mais aussi à la détresse de milliers de femmes, qu’il n’a jamais abandonnées. Qu’hommage lui soit rendu.

 

Pour parler d’Henry Morgentaler, il faut commencer par les femmes. Ou plutôt un chiffre : 45 000. « En 1966, le Bureau fédéral de la statistique comptabilisait plus de 45 000 admissions dues aux complications survenues à la suite d’un avortement. Il s’agit alors de la première cause d’hospitalisation des femmes au pays », écrivait Le Devoir dans son dossier soulignant en janvier dernier le 25e anniversaire de la décriminalisation de l’avortement. Ce à quoi il faut ajouter les mortes, non recensées. On n’a plus idée de ce que cela signifiait.


C’est encore par les femmes qu’il faut passer pour comprendre ce que fut d’abord le Dr Morgentaler : un soutien avant d’être un symbole. Au fil du temps, les témoignages de son humanité sont légion de la part de celles qui sont passées par ses services pour se faire avorter. Du lot, retenons celui de la comédienne Louise Latraverse, livré au magazine Châtelaine, qui a aussi consacré un dossier au sujet ce printemps. À la fin des années 60, alors que l’avortement était toujours illégal, son médecin l’avait dirigée vers la maison d’Henry Morgentaler.


« La journée de l’intervention,dit-elle,j’étais nerveuse. Tout ce qu’on racontait, à l’époque, sur l’avortement était terrible. […] Mais je me rappelle que le regard du docteur Morgentaler m’avait immédiatement calmée. Il y avait une bonté indescriptible dans les yeux de cet homme-là. On sentait qu’il luttait pour une cause. […] Il voulait vraiment que les femmes soient libres de faire ce qu’elles voulaient de leur vie et de leur corps. » Le vrai combat, il commençait là.


Et puis vinrent les batailles publiques. Tous les reportages, depuis l’annonce du décès mercredi, en racontent les tenants et aboutissants. Ce qui frappe, ce que l’on ne mesure plus aujourd’hui, même si on en a vu des soubresauts ces dernières heures, ces dernières années (en particulier lorsqu’il fut nommé membre de l’Ordre du Canada en 2008), c’est la charge viscérale qui lui fut opposée.


Un détail parmi mille pour l’illustrer : c’est pour la cause Morgentaler que la Cour suprême eut pour la première fois recours, dans les années 80, au détecteur de métal ! Quant aux avocats qui furent mêlés au débat juridique de l’époque, au Québec d’abord, en Ontario ensuite, ils évoquent une tension à couper au couteau. Littéralement.


Comprend-on alors, dans un tel climat, ce qu’être jury au procès du diabolisé Henry Morgentaler a pu vouloir dire ? L’une des jurés du procès de 1984 à Toronto a raconté son expérience au Globe and Mail il y a quelques années. Impossible pour les jurés d’ignorer les attentes énormes à leur égard, particulièrement pour les six catholiques du groupe. Mais la preuve l’a emporté sur la pression du public et des juges, dont l’activisme était sans précédent : interdire l’avortement était source de profondes injustices, la seule logique était d’acquitter Morgentaler, ce qui fut fait à l’unanimité par le jury ontarien, comme l’avaient aussi fait auparavant des jurys québécois. Le réel triomphait.


C’est tout ça, Henry Morgentaler. Une grande cause, une époque en mouvement, un homme à la fois seul et solidaire, qu’on accusa de causer la mort alors qu’il sauvait des milliers de femmes. Cet homme, dont la vie même fut un roman, savait qu’il marquerait l’Histoire. Nous sommes heureux qu’il l’ait fait.

6 commentaires
  • Andrée Ferretti - Abonnée 30 mai 2013 08 h 04

    Vraie civilité.

    Quel texte admirable, madame Boileau.
    Vous êtes une femme libre, d’où la force de votre hommage qui ne déborde pas son but : célébrer simplement l’action juste et courageuse d’un homme bon et dévoué, épris de ses semblables, en l’occurrence des femmes pour la liberté desquelles il a concrètement lutté.
    Merci.
    Andrée Ferretti.

  • Gaston Carmichael - Inscrit 30 mai 2013 08 h 29

    En effet, belle leçon d'humanisme!

    "Qu’hommage lui soit rendu."

    Notre environnement est peuplé de statues de Saints, de Monseigneurs, ou d'homme de guerre. M. Morgentaler en mériterait sûrement autant.

    Toutefois, il faut demeurer vigilant. Les pro-vie n'ont jamais cessé le combat. Ils font un patient travail de sape, qu'on voit surtout se manifester à Ottawa, à l'intérieur même du gouvernement. Cela frise parfois la subversion.

    En France, on a récemment vu le puissant pouvoir de mobilisation que ces organisations peuvent avoir. Face à une société de plus en plus démobilisée, ils gagnent de plus en plus d'influence.

    • Solange Bolduc - Inscrite 30 mai 2013 09 h 44

      Morgentaler sera toujours là pour le combat! Grâce à lui, ce que nous avons acquis est irréversible !

      La société a évolué, les femmes et les hommes aussi ! Il en a payé le prix. À l'évidence, il fallait qu'il possède une volonté de puissance indestructible pour qu'il se rendre jusqu'à 90 ans !

      Il symbolise à mes yeux, la vraie Rencontre entre le masculin et le féminin, et l'on pourrait presque lui faire dire cette majestueuse finale du "Second Faust" de Goethe :

      " Chorus Mysticus . Tout ce qui passe
      N'est que symbole
      L'Imparfait
      Ici trouve l'achèvement
      L'Ineffable
      Ici devient acte;
      L'Éternel-Féminin
      Nous entraîne en haut."

      Pour mon interprétation personnelle, j'ajouterais que l'Éternel-Féminin demeure une véritable rencontre entre le Masculin et le Féminin !

      Il a aimé la femme comme elle mérite de l'être : en lui redonnant sa dignité !

  • Solange Bolduc - Inscrite 30 mai 2013 09 h 22

    " Morgenteler est l'incarnation du principe d'égalité! " (Navarro)

    J'apprécie énormément votre éloge au Dr Morgentaler, d'autant plus que j'ai subi deux avortements, le premier clandestin avec broche à tricoter, à l'âge de 19 ans, et le deuxième, à 35 ans, à l'hopital Maisonneuve-Rosemont, alors que la loi exigeait que l'on passe devant psychologiue, travailleur social, et médecin (mon génycologue), avant de prendre une décision ! Simple formalité, peut-être, mais...

    Je me sus sentie très humiliée d'avoir à divulguer les raisons qui me poussaient à me faire avorter, car, capable d'user de mon libre arbitre, ma décision était réfléchie, donc irréversible. C'était dans les années '80'.

    Je rends un très grand hommage à Morgentaler, et le remercie du fond du coeur pour tout ce qu'il a accompli en reconnaissant aux femmes leur droit à la dignité, au libre-choix !

    Une petite note plus sombre en passant : Hier, à Radio-Canada, lors d'une entrevue avec certaines féministes connues:

    La première, Mme Françoise David, avant de parler de l'importance du médecin dans l'émancipation des femmes, a dit ceci d'entrée de jeu:

    "Morgentaler n'était pas sans défauts, mais..."

    Cela m'a profondément choquée! Comment peut-on parler de supposés défauts, dans les circonstances, quand on connaît l'oeuvre humaniste qu'il a accomplie, surtout pour les femmes, et même pour une société plus juste, plus libre ? J'ai trouvé le propos de Mme David très déplacé, sinon mesquin!

    Heureusement sont venues ensuite Mme Navarro qui a dit, entre autres:
    " Morgenteler est l'incarnation du principe d'égalité! " Propos juste, claivoyant et généreux ! Merci.

    Et Mme Pelletier a ajouté: : "Morgentaler est le Nelson Mandela de la cause des femmes !" Bravo!

    Voilà qui venait réparer la maladresse de Mme David !

    Morgentaler ne méritait qu'éloges! Combien de femmes auraient risquer leur vie ou la prison pour une Cause aussi importance pour l'émancipation de la société en général ?

  • Gilbert Talbot - Inscrit 30 mai 2013 11 h 30

    M. Morgentaler s'est battu pour la santé des femmes.

    Vos propos me rappelle tout le débat qu'il y a eu autour de la définition du mot santé, son extension à la santé psychologique, sociale et économique des femmes (aujourd'hui on rajouterait probablement la santé écologique). Cette définition qui venait directement de l'Organisation Mondiale de la santé a permis aux différentes cour de justice de se prononcer pour l'action salvatrice du docteur Morgentaler.

  • Jean-Pierre Papineau - Inscrit 30 mai 2013 20 h 46

    Morgentaler, héros des temps nouveaux

    La société évolue au rythme du colimaçon. L'union d'un homme et d'une femme n'avait de sens que dans le sacrement du mariage, et ce pendant des siècles et des siècles. Voilà pourquoi les épouses n'étaient que des servantes comme noble rôle dans la société à peine disparue chez nous. Mais qu'en est-il ailleurs?

    Morgentaler a libéré les femmes, plus qu'on peut l'imaginer. Elles peuvent désormais décider elles-même. Quelle merveilleuse évolution de l'espèce humaine où la femme est au même niveau que l'homme. Elle assume ses décisions et en assume la responsabilité.

    Morgentaler est un héros québécois, après tout ce qu'il a enduré. À quand une désignation officielle d'un site, d'une rue, d'un square, d'une montagne en hommage
    à un grand homme?

    J'espère que ce ne sera pas dans la semaine des quatre jeudis.