Évasion fiscale - Haine de l’impôt

C’est fait. La haine de l’impôt, et donc de l’État, a été quantifiée : elle se situe entre 21 000 et 32 000 milliards de dollars. Dit autrement, cette détestation du bien public, de l’actif commun, est quasi équivalente à l’addition du PIB des États-Unis avec celui de la zone euro. Le pire, c’est que le pire est probablement à venir. Détaillons.


Quinze mois durant, pas moins de 86 journalistes travaillant pour divers médias, dont Radio-Canada, répartis dans 46 pays, ont épluché un volume d’informations 160 fois supérieur à celui afférent aux câbles du département d’État coulés par WikiLeaks en 2010. Coordonnée par l’International Consortium of Investigate Journalists (ICIJ), la première livraison de ce travail, aussi titanesque que vital, est consacrée aux faits et méfaits d’individus qui sont en fait les larbins fanatiques de l’argent. On insiste : pour l’instant, il s’agit d’individus et non d’entreprises. On précise : la portion d’espèces grassement sonnantes issue du trafic de la drogue et d’autres activités illicites n’a pas été pesée, calculée.


Cela rappelé, ajoutons que les personnes cultivant la gourmandise du chiffre roi, du chiffre qui achète et corrompt, se divisent, grosso modo, entre oligarques russes et enfants de dictateurs, entre élus asiatiques et compositeurs nord-américains, entre… Mettons que l’appât méticuleux du gain transcende toutes les lignes. À preuve, l’exemple suivant : Jean-Jacques Augier, qui fut trésorier de la campagne de François Hollande, candidat du Parti socialiste (sic), est abonné aux très bien nommées îles Caïmans. Apprendre cela au lendemain de l’affaire Cahuzac permet de se demander quand et comment l’Élysée va se transformer en désert des Tartares.


Autre exemple retenu par toutes les organisations journalistiques, celui de Denise Rich qui a signé, par ailleurs, des chansons pour Céline Dion. Toujours est-il que cette personne ayant la richesse pour nom propre, ça ne s’invente pas, est la femme de Marc Rich, reconnu coupable en 1983 d’évasion fiscale à grande échelle, que Bill Clinton a amnistié en 1999. Autrement dit, à peine l’escroc bénéficie-t-il d’un privilège pour services rendus au Parti démocrate que lui et sa chère Denise reprennent là où ils avaient laissé en 1983. Bref, leur histoire est la contradiction par excellence du repentir.


Pour alimenter cette combinaison faite de cynisme marqué et d’une indifférence crasse, l’élite des malfrats du monde, dont environ 450 Canadiens, bénéficie d’un réseau hallucinant, par le nombre, d’avocats, de fonds spéculatifs, de comptables, de compagnies d’assurances, de fiducies, etc. Tenez-vous bien : les îles Caïmans, où habitent seulement 56 000 sujets de Sa Majesté britannique, est la 5e place financière en importance au monde, derrière Londres, New York, Tokyo et Hong Kong. Pas loin derrière, on retrouve les également très bien nommées îles Vierges, qui battent aussi pavillon britannique.


En attendant la suite de ce feuilleton qui s’annonce aussi épique que déprimant, il y a de quoi rager à l’encontre des gouvernements, qui dans la foulée de la crise de 2008 avaient juré, croix de bois, croix de fer, de faire plier la bête. Des années plus tard, où en sommes-nous ? Entre tel État et telle organisation, on ne s’entend toujours pas sur la définition de ce qu’est ou pas un paradis fiscal. Pour le Tax Justice Network, il y en aurait une dizaine ; pour l’OCDE, davantage ; pour le Conseil de stabilité financière, il y en a 42. On le constate, sur ce front, c’est le brouillard.


Et comment et par qui ce dernier est-il maintenu ? Par ces élus et autorités prétendument responsables qui tordent le cou à la réalité en taxant le tout d’optimisation fiscale. Pfff… Les acteurs de cette farce sinistre, parce qu’alimentée par la radiation de l’ombre de l’impôt, sont en fait les assassins de la qualité démocratique.

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