Le projet de loi 14 et les militaires - Aucune torture

Pour lutter contre le projet de loi 14, les députés caquistes Éric Caire et Nathalie Roy épousent un style excessivement agressif. Le gouvernement a raison de vouloir reconsidérer le privilège accordé jadis aux enfants de militaires. Les temps ont changé depuis 1977.

François Legault nous avait promis un style d’opposition « différent » de celui de son ancien parti, qui se bornait selon lui à « critiquer ». « On doit actuellement faire des propositions, être constructif », avait insisté le chef de la Coalition avenir Québec à son retour au Parlement en septembre.


Dans la bataille qu’ils ont entreprise pour que les militaires conservent, sur le territoire du Québec, le privilège d’envoyer leurs enfants à l’école anglaise publique, M. Caire et Mme Roy semblent vouloir revenir à un style bêtement négatif.


M. Caire a parlé jeudi dernier de « l’obstination de la ministre De Courcy à s’acharner sur des enfants ». Sa collègue a pourfendu « l’acharnement idéologique improductif » de la ministre.


Pourtant, de quoi parle-t-on ? De jeunes hommes et de jeunes femmes torturés ? Bien sûr que non ; il s’agit simplement de reconsidérer une exemption accordée en 1977. René Lévesque et son ministre Camille Laurin avaient alors signé des décrets à ce sujet, que les membres de la CAQ n’ont pas manqué de déposer en grande pompe jeudi en chambre.


Lorsqu’on regarde les documents de plus près pourtant, on comprend que l’exemption valait principalement pour les militaires effectuant de courts séjours au Québec. Or, depuis, au dire de la ministre De Courcy et de ses fonctionnaires, le privilège serait de plus en plus utilisé comme passerelle afin d’obtenir un droit, pour ses enfants - ainsi que tous leurs descendants - à l’instruction subventionnée en anglais au Québec. La ministre, en Chambre, a soutenu qu’en 2010-2011, 714 des 849 enfants de militaires fréquentant l’école anglaise étaient « nés au Québec » de parents francophones. « Depuis octobre 2010, 376 demandes ont été déposées pour convertir l’exemption temporaire d’un enfant en droit permanent. » La CAQ conteste ces chiffres ; Mme Roy a même qualifié le document déposé par la ministre de « feuille de chou » ! Elle n’avait toutefois pas de statistiques à opposer à celles du gouvernement, jeudi.


En attendant les données plus consensuelles, notons tout de même que si l’on est opposé aux écoles passerelles, comme l’était la CAQ lors de la dernière campagne, on ne peut en accepter aucune : qu’elle soit d’argent ou militaire.


Au reste, M. Caire et Mme Roy ne cessent de dire que « la nature même du travail des militaires implique d’être prêts à déménager n’importe où au Canada ainsi qu’à l’extérieur du pays ». Pour ceux qui se déplacent ailleurs dans la fédération, notons que sur 25 bases militaires, il y en a 24 qui disposent d’une école française ! Ce n’était pas le cas lorsque, « dans sa sagesse », M. Lévesque autorisa l’exemption.


Quant à l’obligation de déménager à l’étranger, n’est-ce pas le propre d’une époque révolue où le Canada avait, entre autres, une forte présence militaire en Allemagne ? Au temps de la guerre froide. Depuis la fin de celle-ci, les militaires qu’on a vus partir à l’étranger, dans les dernières décennies, notamment en ex-Yougoslavie et en Afghanistan, n’emmenaient pas leur famille. Sans compter que, depuis 20 ans, l’anglais a aussi fortement progressé, mondialisation, Internet et réseaux sociaux aidant. On l’apprend plus que jamais par osmose. Dans ce contexte, les mesures pour protéger le français doivent être revues, et c’est l’ambition légitime du projet de loi 14. M. Caire et Mme Roy devraient arrêter de faire comme s’il s’agissait d’une torture.

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