Le génie-conseil et le lobbyisme - La fin du mépris

La question du lobbying et de la réglementation de l’influence a ressurgi dans le témoignage de l’ancien « vice-président au développement des affaires » pour la firme de génie-conseil BPR, Charles Meunier. Assez pour ramener à la surface tout le mépris qu’a eu cette profession pour la loi de 2002 sur le lobbying… et l’urgence de donner à celle-ci de vraies dents.

 

Déprimé ? Découragé ? Vous voulez rire ? Allez lire la « vision » de l’Association des ingénieurs-conseils du Québec, telle qu’on la présente sur son site Web : « Contribuer […] à la prospérité de l’industrie québécoise du génie-conseil, dans un environnement de saine concurrence. » Répétez ces quatre derniers mots en vous remémorant les témoignages d’ingénieurs à la commission Charbonneau et vous obtiendrez une vraie séance de rigolothérapie.


L’indignation risque de s’ajouter au rire aussi si vous relisez l’entrevue que la présidente-directrice générale de l’Association des ingénieurs-conseils du Québec, Johanne Desrochers, avait accordée au Devoir en 2009. Cette dernière avait été reconnue coupable de trois infractions à la Loi sur le lobbyisme. Au sujet du travail des enquêteurs du Commissaire, elle avait lancé : « Minute, il y a vraiment des gens qui sont payés pour faire ça ? » Caustique, elle avait ajouté : « Je suis sûre que les 600 $ et 500 $ d’amende que j’ai payés n’ont pas couvert les frais des enquêteurs. » A posteriori, avec ce que l’on sait de l’état de pourriture, entre autres à Montréal, des milieux du génie-conseil et de la construction, ce mépris des institutions écoeure. Cette loi sur le lobbyisme, on sait à quel point elle fut non seulement ignorée et méprisée par le génie-conseil, mais carrément combattue par lui et l’association qui le défend. En 2009, Mme Desrochers déplorait sans rire que le commissaire d’alors, André C. Côté, « s’acharnait » sur le génie-conseil. « Pourquoi nous ? » Tout simplement parce que le concept de « développement des affaires », cher aux firmes, était propice à toutes les liaisons dangereuses, surtout lorsque le lobbyisme reste secret. On s’en rend compte aujourd’hui.


Au moment même où M. Meunier témoignait jeudi matin, un autre ancien responsable du « développement des affaires » de BPR, Jean D’Amour - qui fut reconnu coupable de lobbyisme illégal -, prenait la parole à l’Assemblée nationale (sur un autre sujet). M. D’Amour a été maire de Rivière-du-Loup de 1999 à 2007. La même année, après avoir mordu la poussière pour le PLQ, il aboutit directement chez BPR avec le titre que l’on sait ; et même s’il n’est pas ingénieur. Détail : à l’époque, il occupait la fonction de président du Parti libéral du Québec ! N’y avait-il pas risque d’inceste ? « C’est arrivé à une époque où ce genre de questions là, on ne se les posait pas », a-t-il commenté jeudi. Heureusement, aujourd’hui, on se les pose. Et les lois existantes méritent d’être améliorées de toute urgence. Celle sur le lobbyisme est en rade depuis 2008, après le dépôt d’un rapport quinquennal, suivi d’une commission parlementaire et d’un autre rapport en 2012, lesquels ont mis à jour ses nombreuses faiblesses. Une d’entre elles est qu’elle ne contraint pas les « titulaires de charges publiques » (élus et fonctionnaires) à exiger que les lobbyistes qu’ils rencontrent soient inscrits au registre. La Commission des institutions, qui a promis de se pencher cet hiver sur le rapport de 2012, doit proposer ce changement entre autres. Et les parlementaires devraient ensuite rapidement s’exécuter. Au risque de faire rire d’eux dans quelques années.

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