Nombre de «grands lecteurs» en baisse - Disparition évitable

« Le nombre des vrais lecteurs, ceux qui prennent la lecture au sérieux, se réduit. C’est comme la calotte glaciaire », a lancé le romancier américain Philip Roth, dans une interview au Monde reprise dans nos pages vendredi dernier. Inquiétant, le phénomène n’a cependant rien d’inéluctable.

Le constat que le romancier fait est confirmé dans certaines études sur les pratiques culturelles au Québec. En 2004, un rapport mettait en relief la « diminution des grands lecteurs au profit des petits lecteurs. En outre, cette progression de la lecture de livres n’est pas le fait des jeunes générations, mais des plus âgées ».


Philip Roth a déjà soutenu qu’il y a même là un risque d’extinction pour le roman. Le patient tueur, on le connaît : l’ère numérique, qui a bien des qualités, mais qui propage le virus du « déficit d’attention ». C’est une ère de dispersion, de papillonnage, de messages surgissants, d’alertes, etc. Autant dire un complot contre les longues heures de concentration qu’exige le roman. L’essai aussi, en passant, nécessite cette ascèse. Le véritable essai. Non pas la juxtaposition de textes proposée le plus souvent par les universitaires de cette même époque distrayante. Tout le monde est atteint par le mal ; même - ou plutôt surtout - les professionnels de la pensée. Comme ceux de l’information : nous ! (Il faut lire à ce sujet l’intéressante interview de Québec Science avec Nicholas Carr, « Internet menace l’intelligence ».)


Les optimistes diront qu’une autre culture, nouvelle, émerge, « non linéaire », multitâche, qui vaut bien l’ancienne. Tout n’est certainement pas perdu en effet. Le catastrophisme et l’annonce de la fin du monde sont des postures courantes parce que commodes. Il y a assurément des avantages au monde culturel en devenir.


Rien, du reste, ne nous oblige à tout relativiser. Et rien ne nous empêche de réagir pour contrer les défauts qui semblent se développer. Car rien n’est inéluctable dans l’évolution culturelle. A-t-on vraiment besoin de dire quelles richesses seraient perdues si les grands lecteurs disparaissaient de nos sociétés ? Ces « têtes bien faites » habituées à suivre de longs récits, des démonstrations complexes et exigeantes.


À l’école, des voix se font entendre : ce ne sont pas les tableaux qu’il faut rendre « intelligents », ce sont les jeunes ! Des « plans d’action » de découverte de la lecture et d’incitation à la lecture sont mis en place, et c’est tant mieux. Là où il n’y en a pas, il faut que les parents en réclament. On doit aller plus loin. Le souci pour la malbouffe est omniprésent à l’école. À quand la préoccupation pour la « malculture » ?


En cette ère où l’on prône l’activité physique, il faudrait développer une conception de la lecture comme un entraînement pour un marathon. Commencer par des « 2 km » de lecture ; puis des 5, des 10, des 21, et enfin des 42 ! Au premier cycle universitaire, des initiatives de retour à la lecture patiente et exhaustive se développent et doivent être encouragées. Un exemple : le Certificat sur les oeuvres marquantes de la culture occidentale à l’Université Laval qui vise à « transformer l’effort de lecture en véritable expérience de connaissance ».


Si vous vous êtes rendu en bas de ce texte, il y a des chances que vous soyez une grande lectrice ou un grand lecteur. Ceux qui se reconnaissent dans cette étiquette devraient peut-être former des clubs, des groupes, afin de s’entraider, s’entraîner. Qu’en pensez-vous ?

34 commentaires
  • Gaston Bourdages - Abonné 18 février 2013 05 h 52

    Monsieur Robitaille, mercis pour cette invitante...

    ...réflexion, porté je suis à abréger mes lectures faisant de celles-ci une participation marathonnéenne. Genre: «Go! go! go!»...de peurs «d'en manquer...»
    Ce faisant, votre papier m'invite à me demander si, effectivement, je n'en «manque pas» un certain bout?
    Que la vitesse et la malsaine culture de celle-ci peuvent donc être porteuses de bactéries entraînant la «malculture» !
    Gaston Bourdages,
    Simple citoyen - ex-bagnard - conférencier - écrivain ayant tout juste «accouché»
    http://www.unpublic.gastonbourdages.com

  • Richard Gauthier - Inscrit 18 février 2013 06 h 25

    Un mot vaut mil phrases!

    Vous passé sous silence un phénomène important. Plus qu’avant, on comprend…vite. Pourquoi? Parce qu’on est exposé à prendre des décisions vite, je crois. Je lis le début de votre paragraphe et je devine le reste. Ainsi de suite. L’écriture pédagogique est révolue. Pour un journaliste avec des contraintes d’espace, vous êtes déjà en phase. Pas les universitaires ou «intellos» bien sûr, presque des rigolos. Alors ma conclusion est la suivante. Pour intéresser «vraiment» un lecteur, faut que l’idée soit originale et apporte un angle nouveau à l’analyse, presqu’un slogan peut faire l’affaire!!! Au Devoir vous êtes très choyé.

    • Hélène Paulette - Abonnée 18 février 2013 10 h 17

      Plus qu'avant on comprend vite... Vraiment? On enregistre peut-être mais c'est très loin de l'analyse dont vous parlez (ou parlé comme vous dites) Vous lisez un paragraphe et devinez le reste... Mais êtes-vous sûr d'avoir bien deviné? On peut savoir lire et ne rien comprendre à ce qu'on lit....

    • Jacques Pruneau - Inscrit 19 février 2013 10 h 44

      Je dois certainement être un rigolo d'une autre époque. Déjà que je ne suis pas pressé pour aller nuire plus loin, je me donne tout mon temps et j'ai l'habitude si je ne fais pas autant, de faire mieux. Disons plus modestement de faire aussi bien que possible.

      Impossible pour moi de penser que l'écriture pédagogique est révolue. Par contre je constate que le cancre vantard est toujours à la mode et se porte haut et fort. Bon.

      Je crois que pour intéresser un lecteur, il faut avant tout s'adresser à un lecteur. Si on est à niveler vers le "slogan" alors j'aime mieux être le rigolo. Je trouve qu'on peut bien faire ce qu'on veut comme ça nous plaît mais "deviner" un journal ça tient un peu de la haute voltige...

  • Clément Laberge - Abonné 18 février 2013 06 h 31

    Un mouvement en faveur de la lecture

    Un éditorial d'Omer Héroux dans Le Devoir du 3 avril 1930 a joué un rôle déterminant pour sonner le réveil de la société québécoise en ce qui concerne l'importance de la science. Le Frère Marie-Victorin et Adrien Rivard ont par la suite saisi l'occasion participé à la fondation des Cercles des jeunes naturalistes — un mouvement qui allait un succès absolument fulgurant qui aura une importance capitale dans le développement de nombreuses vocations scientifiques.

    Pauline Gravel rappelait tout cela dans un texte publié le 24 avril 2010:

    Le Devoir à l'origine des cercles des jeunes naturalistes
    http://www.ledevoir.com/societe/science-et-technol

    J'aimerais que l'éditorial que signe Antoine Robitaille ce matin ait un effet semblable — et qu'en réponse à l'invitation qu'il nous lance en conclusion, nous trouvions lls moyens de mettre en place un mouvement qui stimulerait de la même façon le plaisir de lire, à tous les âges.

    Merci pour ce début de semaine stimulant.

  • Éric Thiffault - Abonné 18 février 2013 07 h 19

    Longue vie à la lecture

    On se doit de faire découvrir le plaisir de la lecture aux jeunes et moins jeunes. La lecture d'un bon livre représente pour moi une source d'épanouissement et de plaisir. Tous les moyens sont bons pour le partager. En parler demeure une excellente façon de transmettre l'intérêt aux autres. Pensons à la trilogie que je nommerai pas et qui tient la première place des palmarès....Donnons aux enfants le goût de lire de la bonne littérature . Merci aux écrivains de continuer à nous enrichir intellectuellement.

  • Pierre Bouillon - Abonné 18 février 2013 08 h 05

    Il faut lire...

    Comme vous sans doute, M. Robitaille, je trouve bien triste que tant de gens se privent des plaisirs qu'offre la fréquentation des grands auteurs, d'hier ou d'aujourd'hui. La lecture des grands textes est parfois exigeante, mais pas toujours. Maupassant se lit sans peine et offre de grandes beautés. Le Comte de Monte-Cristo d'Alexandre Dumas est une oeuvre passionnante qui ne vieillit pas. C'est bien d'aller voir au cinéma une énième version des Misérables mais il ne faut pas se priver des beautés et de la profondeur du livre de Victor Hugo. Pour ne pas allonger ce courriel je dirai en terminant que la lecture, la petite comme la grande, a droit de cité. C'est comme le vin. Je ne sais plus qui a dit: buvez beaucoup de petits vins, vous apprécierez les grands.
    Cordialement,
    Pierre Bouillon

    • Jean-Francis Du Cresson de la Rochandière - Inscrit 19 février 2013 09 h 03

      Vous savez il ne faut pas trop attendre des générations actuelles! A l'heure des iPhones, et iPad, la lecture sur écran n'est pas aussi longue et soutenue qu'avec le papier... C'est dommage mais c'est ainsi. Pourtant les grands textes faciles à lire existent! Outre ceux que vous citez, on peut également mentionner '50 nuances de Grey' de E.L. James, mais aussi et surtout les livres de Maurice G. Dantec, ceux de Michel Houellebec, ou Tony Delsham.