Contrats informatiques de l'État québécois - Tout va très bien

« Tout va très bien, Madame la Marquise » : c’est pratiquement ce que les hauts fonctionnaires de l’État ont seriné aux parlementaires, mercredi, au cours du mandat d’initiative de la Commission de l’administration publique (CAP) au sujet des contrats informatiques. Pourtant, il y a de quoi être très inquiet.

Le dernier rapport du Vérificateur général du Québec sur la question, déposé fin novembre, était accablant pour les organismes visés : le Centre de services partagés, Revenu Québec, la Régie des rentes du Québec et le Secrétariat du Conseil du trésor. Leur gestion s’est révélée déficiente sur plusieurs plans : définition des besoins, analyse des options, préparation des appels d’offres, suivi de contrats, évaluation des fournisseurs, etc. Dans 36 des 38 contrats évalués par le VG, par exemple, la neutralité du comité de sélection était douteuse ! En cinq ans, c’était le troisième rapport du Vérificateur général portant sur ce merveilleux monde de l’informatique. Normal, les projets qui ont dérapé dans ce domaine sont légion depuis une décennie. GIRES ? Abandonné après quelque 400 millions dépensés en pure perte. D’autres millions d’argent public ont été gaspillés pour l’informatique à la CSST, à la CARRA. Et que dire du Dossier santé Québec ? En 2011, le VG concluait à un échec alors que les coûts explosaient et atteindront sans doute 1,4 milliard de dollars ! Depuis les années 1980, on peut consulter les informations bancaires, éminemment personnelles on en conviendra, dans des guichets informatiques partout sur le globe. Mais notre dossier patient ? Toujours impossible de le consulter, malgré des centaines de millions dépensés…


Questionnés mercredi - trop timidement - par les parlementaires (dont plusieurs ne semblaient pas assez préparés), les mandarins se sont souvent réfugiés dans la langue de bois. Ils appliquent, ont-ils certifié, les « meilleures pratiques ». L’ancien ministre « délégué au gouvernement en ligne », le libéral Henri-François Gautrin, a quand même osé ceci : « Pourriez-vous garantir aux parlementaires qu’il n’y a pas de collusion ? » La réponse du « dirigeant principal de l’information » (DPI), Jean-Marie Lévesque, également président du Centre de services partagés du Québec, eut quelque chose de désolant. « J’ai toujours travaillé à essayer de développer une saine émulation entre les fournisseurs. » Or, citant entre autres les 17 des 38 contrats où une seule firme avait déposé une soumission, le VG, dans son rapport, concluait ceci : « le libre jeu de la concurrence ne s’exerce pas vraiment ». Il précisait que « trois grandes firmes - LGS, CGI et DMR - se sont partagé les deux tiers des contrats provenant des entités étudiées ». Saine émulation ?


Autre réponse du DPI : s’il y avait collusion, les prix monteraient. Or ils restent « en deçà des estimés ». Comme si les enquêtes du VG n’avaient pas démontré toutes sortes de manières par lesquelles les entreprises réussissaient à toucher plus de dollars que ce qui était prévu au contrat !


Présent mercredi, le VG a toutefois rappelé qu’il n’avait identifié, dans les 38 contrats, « aucune situation où […] il y aurait eu fraude ou collusion ». Normal, ce n’était pas son mandat ni son objectif. Christian Dubé, de la Coalition avenir Québec, a donc eu raison de suggérer que les dossiers épluchés par le VG soit transmis à une entité dont c’est précisément le mandat : l’Unité permanente anticorruption. Espérons que les autres membres de la CAP appuieront cette demande. C’est urgent. D’ailleurs, elle devrait être bien accueillie par le patron de l’UPAC, Robert Lafrenière. Ce dernier, lors de son bilan de fin d’année avant Noël, avait soutenu que « la corruption ne concerne pas que le milieu de la construction et notre champ d’intervention est vaste. Nos enquêtes nous mènent vers des milieux tout aussi variés que l’informatique… ». Espérons que les prochains rapports du Vérificateur général sur l’informatique concluront à une amélioration de la situation.

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18 commentaires
  • Pierre-R. Desrosiers - Inscrit 1 février 2013 07 h 21

    Efficacité

    Vous avez dit 400 millions pour le GIRES?

    Pourquoi ne pas confier les dossiers de l'informatique aux firmes de génie-conseil de la région de Montréal? Ça coûterait cher, il y aurait de la collusion, mais au moins ça fonctionnerait.

    Desrosiers
    Val David

  • Francois Cossette - Inscrit 1 février 2013 07 h 24

    Surprise !!!!

    Le plus gros probleme de la fonction publique c'est que les tetes dirigeantes sont la soi grace a l'ancienneté ou a leurs contacts politiques. Il n'est que tres rarement question de compétence. Alors faut-il s'étonner que tout fonctionne tout croche.

    Finalement comme il n'y a jamais personne de responsables tout le monde peut faire ce qu'il veut sans qu'il n'y est de conséquences.

    Alors pourquoi se surprendre des résultats, ils sont ce que nos différents gouvernements y ont mis.

    • Marc Collin - Inscrit 1 février 2013 09 h 49

      Bienvenue au Québec

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 1 février 2013 07 h 35

    Super édito !

    Bravo !

  • François Ricard - Inscrit 1 février 2013 07 h 55

    Pourquoi paie-t-on si le produit ne fonctionne pas?

    Un milliard et demi pour des systèmes qui ne fonctionnent pas semble être le nec plus ultra des oxymorons.
    Un milliard et demi presque tout partagé par trois firmes, manifestement aussi incompétentes l'une comme l'autre, aurait dû interpeler nos élus avant aujourd'hui.
    Et nous n'avons pas d'argent pour les étudiants...

  • Jacques Saint-Cyr - Inscrit 1 février 2013 07 h 58

    Pas compliqué

    Mettre fin au vieux réflexe de l'achat chez nous et octroyer un ou deux gros contrats à des firmes de l'État de New York, de Boston ou de Toronto. Vous verrez les prix baisser et les présidents de la troïka informatique du Québec se pointer rapidement au bureau du premier-ministre, évoquant les larmes aux yeux "nos emplois, notre savoir-faire, le développement technolgoqique québécois, etc...".
    Et le premier-ministre reculera.

    • Jacques Gagnon - Abonné 1 février 2013 10 h 01

      Monsieur St-Cyr, les firmes LGS et DMR ne sont pas de firmes québécoises. LGS , c'est IBM déguisé et DMR, c'est Fujitsu. La seule firme québécoise est CGI. Nous sommes tellement colonisés que nous requérons déjà l'expertise extérieure pour se faire fourrer. De plus, sachez que les coûts de main-d'oeuvre au Québec dans les technologies de l'information sont les plus bas en Amérique du Nord.

    • François Ricard - Inscrit 1 février 2013 10 h 29

      Pourquoi ne pas simplement refuser de payer pour un service qui ne fonctionne pas?
      On aura tôt fait alors de développer une expertise.

    • Jacques Beaudry - Inscrit 1 février 2013 11 h 22

      Encore des propos tenus par un droitopithèque.

    • Richard Laroche - Inscrit 1 février 2013 14 h 06

      La droite jambon, c'est celle qui croit que c'est juste au Québec que les oligopoles corporatistes existent et qu'en ouvrant bêtement et aveuglément nos marchés tout va se régler.

      La réalité c'est qu'élargir un marché pourri par les parasites de la mauvaise gestion ça laisse juste la place à des parasites encore plus difficiles à éliminer.

      Le problème se trouve au gouvernement: manque de compétence protégé par un manque de transparence protégé par un manque d'accès à l'information.

      Pour chaque sou d'argent public dépensé, c'est chaque citoyen qui devrait avoir les pouvoirs du vérificateur général.

    • Jacques Gagnon - Abonné 1 février 2013 16 h 21

      Vous avez tout à fait raison monsieur Ricard. La différence avec la construction est proprement scandaleuse. Malgré les extras et autres subterfuges que l'on retrouve de toute façon dans tous les genres de contrat, en informatique on ne livre pas la marchandise. En tout cas, dans la construction, on finit par avoir un actif. En informatique, rien presque tout le temps, l'argent s'en va dans le caniveau.