Viol en Inde - Si près de nous

Elle a beau avoir eu lieu à l’autre bout du monde, la sauvage agression de décembre qui a entraîné la mort d’une jeune Indienne de 23 ans a bouleversé bien des gens, jusqu’au-delà des frontières. Pour les femmes, elle est un cruel rappel de la fragilité des acquis.


Le drame de cette jeune fille, battue et violée dans un autobus de Delhi aux côtés de son ami, lui aussi frappé à coups de barres de fer, a suscité en Inde une mobilisation sans précédent. Un réveil qu’on espère déterminant dans une société où l’accès à la modernité, qui implique l’égalité hommes-femmes, se bute à une tradition où la misogynie fait loi.


Des aspects de cette sordide histoire sont spécifiques à l’Inde, comme l’expliquait samedi notre correspondant Guy Taillefer. L’imbrication des inégalités au quotidien, l’indifférence de la classe politique aux maux sociaux, la dénonciation de modes de vie occidentaux sont autant d’éléments dont il faut tenir compte.


Néanmoins, la toile de fond de cette sordide affaire dépasse l’Inde, dépasse le viol, dépasse les chocs de civilisation. Ce qui est en jeu, ce qui touche tant, c’est la présence même des femmes dans l’espace public.


Nulle part au monde on ne trouvera un homme pour s’interroger sur son droit intrinsèque de sortir de sa maison, seul, pour marcher dans la rue, prendre les transports en commun, aller travailler, se divertir, manifester, même !, ou simplement flâner au grand air. Ce que l’on appelle vivre en société.


Pour la quasi-totalité des femmes de la planète, rien de tout cela ne va de soi. Même pour celles qui ne sont pas confinées à la maison, vivre dans l’espace public reste un dangereux pari. On voit à Mexico des autobus réservés aux femmes aux heures de pointe pour diminuer les agressions sexuelles. Dans plusieurs métropoles, même d’Europe, des taxis sont mis au service exclusif des femmes pour les protéger. Le printemps arabe nous a démontré les défis d’être une manifestante avec un grand E. Les milieux de travail sont des nids de harcèlement. Et presque partout, les places publiques sont des fiefs de rassemblement masculins. Quant aux bars…


La violence contre les femmes est une réalité si routinière en Inde qu’on n’en parle pas, écrivait encore notre collègue samedi. Cela, hélas, est vrai dans une foule de pays. Mais heureusement plus ici, où les agressions sont socialement perçues comme inacceptables. Une avancée gigantesque, mais que de batailles les féministes ont dû mener pour y arriver…


La violence ne dit toutefois pas tout de l’espace public. Au Québec, au Canada, subsiste tout un écart entre l’accès des hommes et des femmes au marché du travail, à la création, à des mandats électifs, aux responsabilités, aux prix, à la reconnaissance… Une affaire d’histoire, d’éducation, d’absence de modèles, de mentors, de réseaux, a-t-on expliqué depuis des années. Or que voit-on se repointer le nez, même de la bouche d’intellectuels ? La thèse essentialiste : au fond, les femmes, par leur nature, préfèrent la sphère privée à la vie publique. Plus confortable que de décortiquer le patriarcat !


À quoi il faut ajouter l’effacement suprême, que vient d’avaliser la plus haute cour du pays : celui du port du niqab devant les tribunaux. Notre Cour suprême qui rend acceptable, on croit rêver ! un marqueur de non-existence publique des femmes.


Pendant ce temps, d’autres meurent d’avoir été au cinéma, libre et tête nue, en bus, avec un amoureux… Non, l’Inde n’est pas si loin de nous.

23 commentaires
  • Jean-Robert Primeau - Inscrit 7 janvier 2013 07 h 45

    Vrai !

    Merci pour ce beau texte. J'enrage depuis la décision irréfléchie et stupide de la cour suprême du Canada.

    • Gilles Théberge - Abonné 7 janvier 2013 18 h 21

      Effectivement, l'Inde n'est pas si loin comme le soumet madame Boileau. Et cette décision irréfléchie et stupide en effet de la Supreme Court, n'aide pas à nous en éloigner.

  • Annie Cloutier - Abonnée 7 janvier 2013 07 h 49

    Le féminisme peut-il évoquer les soins sans tomber dans l'exagération??

    Madame Boileau,

    juste au cas où vous incluriez mon texte du 29 décembre dernier dans la catégorie des "thèses essentialistes qui se repointent le nez", je tiens à préciser qu'en tant que sociologue, j'adhère évidemment, au contraire, à la conception selon laquelle la presque totalité des comportements et des aspirations des femmes et des hommes est acquise en société et non "naturellement". Je ne suis pas une essentialiste.

    Je suis déçue de l'association grossière et franchement malveillante que vous faites entre la mysoginie atroce qui guide les actions de trop d'hommes en Inde et le choix de certaines Québécoises d'accorder de l'importance à la sphère familiale et aux soins aux enfants. Il me paraît évident que c'est parce que le féminisme a parcouru un chemin important chez nous qu'il devient possible de poser le maternage comme un véritable choix.

    Je tiens à souligner également que plusieurs femmes au foyer (moi la première) considèrent que le fait d'être à la maison leur permet de contribuer à la vie publique d'une manière originale et non-soumise aux dictats de la consommation et du marché. Jamais je n'ai autant milité politiquement et siégé sur des conseils d'administration que lorsque j'étais à la maison. Rien à voir avec la soumission et franchement fort peu avec le patriarcat (contre lequel je lutte aussi) pour un grand nombre d'entre elles!

    Je me dissocie par ailleurs fermement des discours religieux et sexistes. Je reconnais que les hommes peuvent et doivent materner eux aussi et que la plupart des Québécoises doivent pouvoir travailler contre rémunération si elles le désirent et que la société doit soutenir leur choix. Je ne pense PAS que c'est le devoir des femmes d'être à la maison auprès de leurs enfants.

    Je demande tout bonnement que les soins, sur lesquels repose l'organisation entière de la société, soient reconnus à leur juste valeur comme une occupation noble qui procurent à certainEs - dont je suis - un sens profond à leur exi

    • France Marcotte - Abonnée 7 janvier 2013 11 h 11

      «... les hommes peuvent et doivent materner eux aussi»
      et ils sont très bien vus de le faire, ils y sont chaleureusement encouragés.

      On ne peut pas en dire autant quand les femmes se risquent en certains lieux précis de l'espace public.

      Certains sont carrément interdits dans les faits. De quel droit exactement?

    • Frédéric Chiasson - Inscrit 9 janvier 2013 18 h 38

      Annie Marcotte : «... les hommes peuvent et doivent materner eux aussi»
      Franco Marcotte : «et ils sont très bien vus de le faire, ils y sont chaleureusement encouragés.»

      Très bien que vous encouragez les hommes à s'occuper de l'éducation des enfants. Malheureusement, ce n'est pas l'avis implicite de la société québécoise.

      Je suis bien placé pour le dire : j'ai donné des cours de musique dans une école privée pendant plusieurs années. Il m'est arrivé une fois de perdre trois élèves potentiels d'un coup, parce que 1) j'étais un homme et 2) mon local n'avait pas de fenêtre à la porte. Pour le père des trois enfants en question, cela faisait de moi automatiquement un pédophile potentiel! Cela n'était jamais arrivé aux enseignantes femmes, bien sûr. J'étais en joualvert, mais ce n'était rien comparé à ma directrice, qui était encore plus furax de ce sexisme éhonté.

      Si seulement c'était un cas isolé. Malheureusement, les futurs enseignants hommes ont des cours spécialement pour eux dans les universités. Le sujet : comment se protéger des accusations mensongères d'agressions sexuelles de la part des élèves.

      Donc, pour revenir à la chronique de Josée Boileau, écrivant que «Nulle part au monde on ne trouvera un homme pour s’interroger sur son droit intrinsèque de sortir de sa maison, etc.», on va quand même s'interroger sur le droit des hommes québécois à éduquer les enfants et à s'en occuper. Quant à ce viol scandaleux en Inde, il faudrait aussi se demander comment élève-t-on les hommes dans leur comportement avec les femmes...

  • Pierre-R. Desrosiers - Inscrit 7 janvier 2013 08 h 05

    Exagération

    Madame Boileau,

    Qu'il faille améliorer la situation au Québec et au Canada est une évidence.

    Mais rapprocher leur situation de celle qui prévaut dans de nombreux pays tels l'Inde et le Mexique me paraît spécieux sinon grossier. On ne compare pas une grippe à un cancer.

    Desrosiers
    Val david

    • Sandrine Ricci - Inscrit 7 janvier 2013 16 h 53

      Monsieur Pierre-R. Desrosiers,
      Pour invalider l'article de Josée Boileau, vous y allez d’une formule laconique censée contenir votre (non spécieuse et non grossière) analyse : « On ne compare pas une grippe à un cancer ». Pourtant, la grippe et le cancer font partie de la catégorie « maladie » et si l’on meurt davantage des suites d’un cancer que d’une grippe, on peut mourir de la grippe et guérir du cancer. Voilà pour les raisonnements simplistes.

      La violence masculine envers les femmes, sous toutes ses formes, résulte d’une même idéologie qui frappe, à des degrés divers et selon différentes modalités, partout dans le monde. En Inde ou au Québec, dans le courrier des lecteurs du Devoir ou dans un bus à New Delhi, le patriarcat, c’est le patriarcat. Le fil rouge, c’est le mépris historique envers les femmes.

  • Jacques Morissette - Inscrit 7 janvier 2013 09 h 37

    Y a-t-il indignation uniquement quand nous sommes obligés de le faire?

    On met trop l'accent sur l'économie un peu partout dans le monde. Alors que sous la table il y a des choses inadmissibles (inégalités, injustices, intolérances, racismes, ...) qui se passent sans trop vouloir qu'on en parle. Je me demande, l'histoire de ce viol, que je ne connais pas dans les détails, est-elle sortie dans les médias accidentellement ou parce que vraiment on était indigné de ce tragique évènement?

    Mon hypothèse est qu'il y a beaucoup de choses qui se passent sous la table par rapport au peu que l'on apprend. Sur un côté de la balance, s'il y a l'indignation en pareille circonstance, sur l'autre il y a les doutes qui s'installeraient en germe si nous l'apprenions, face à la société dans lequel on vit, donc perte éventuelle de productivité. En bref, l'indignation arrive souvent après, pour critiquer l'évènement inacceptable quand on l'apprend par accident.

    La culture fait de nous un rouage dans la machine. Nous ne sommes pas portés à mettre du sable dans ces rouages, sauf s'il y a un groupe quelconque qui décide que le verre déborde et qu'on ne peut plus fermer les yeux. Petite précision, la machine dont je parle est l'économie. Le jour où on comprendra que l'économie est un wagon comme les autres (éducation, santé, etc.) de la société plutôt que la locomotive, nous aurons fait un très grand pas.

  • France Marcotte - Abonnée 7 janvier 2013 09 h 53

    Mutation de la violence

    Pas plus tard qu'en fin de semaine, dans une usine près de chez vous.

    Une usine où quelques femmes, la plupart mères, tentent de gagner leur vie. Une mini société patriarcale close sur elle-même.

    J'écoute durant une pause une conversation à la table d'à côté, celle des mécaniciens, où A. est la seule femme dans un groupe de 6.

    Blagues sexistes, voix autoritaires, rigolades.

    Chaque fois que A. tente de placer un mot, elle est interrompue par quelque remarque grasse même pas intéressante.

    Alarmée, je regarde autour, je cherche un regard qui partagera mon malaise, ma tristesse. Tous ceux qui sont dans la pièce vaquent à leurs occupations comme si de rien n'était. Malheureusement, A. ne me fait pas face, elle est toute petite dans sa chaise. J'aurais voulu lui faire un signe de reconnaissance.

    • Jacques Morissette - Inscrit 7 janvier 2013 10 h 50

      Je ne dirais pas qu'il y a un organe qui se situe entre les deux jambes et qui fait d'une personne un rustre. C'est plutôt entre les deux oreilles que ça se passe.

    • France Marcotte - Abonnée 7 janvier 2013 12 h 55

      Ces hommes dont je parle sont tout à fait charmants en dehors de ce milieu, avec les femmes également.

      Ce qui cloche ici, c'est que A. exerce également le métier de mécanicienne, qu'elle a la même compétence et qu'elle gagne exactement le même salaire que ses compagnons.

      Cela semble très dur à avaler.