Tuerie dans le Connecticut - Les dérapages

Dans les heures comme dans les jours qui ont suivi le massacre de Newtown, des dérapages ont été observés dans une proportion d’autant plus impressionnante que les réseaux sociaux, c’est le cas de le dire, sont passés par là. Au ras des pâquerettes, cette inclination, pour ne pas dire ce culte pour l’information en temps réel, a donné ceci : Fox News annonce en exclusivité que Ryan Lanza, 24 ans, est l’assassin. Puis CNN et consorts emboîtent le pas alors que la police n’a pas encore officiellement dévoilé l’identité du tueur. Ensuite ? Certains ont affirmé que la mère d’Adam Lanza était à l’emploi de l’école, que ce dernier avait tué son père ainsi que son frère. Le lendemain, parmi les millions de messages péchant par un chapelet de lacunes, d’autres assuraient que la mère était habitée, quelque peu, par la paranoïa. Avant de…

Avant de commettre la faute, la très grande faute. De quoi s’agit-il ? Adam Lanza souffrait d’autisme pour certains, de syndrome d’Asperger pour d’autres. Bref, un nombre imposant de commentateurs ont composé l’équation suivante : puisqu’il avait cette maladie, il était écrit dans le ciel que tôt ou tard Adam poserait un acte odieux. Dans le Telegraph de Londres, on est allé jusqu’à affirmer qu’être autiste, c’est avoir un comportement criminel, c’est être imperméable à l’empathie, c’est être un sociopathe. On fait l’impasse sur la litanie de poncifs logeant à l’enseigne des préjugés pour mieux retenir que ce média, avec d’autres, a exposé les autistes à la vindicte populaire. Les Telegraph et compagnie auraient voulu adapter les sorcières de Salem aux canons de la modernité qu’ils ne s’y seraient pas pris autrement.


Toujours est-il que ce dérapage est d’autant plus funeste que ces caisses de résonance de la haine que sont trop souvent les réseaux dits sociaux en ont amplifié les échos, les conséquences. À telle enseigne que les associations d’autistes américains et britanniques se sont senties dans l’obligation de rédiger un communiqué pour rectifier le tir. Pour dire les choses comme elles sont, le Telegraph et bien des médias nord-américains ont donné le triste spectacle de la course à l’échalote.


Quoi d’autre ? Mille mercis à Jonny Dymond, soit ce journaliste de la BBC qui a eu le tact, la délicatesse, de témoigner du malaise éprouvé après qu’une résidante de Newtown lui eut confié que la masse bruyante des réseaux télé et son cortège d’agressions concrètes avait ceci d’odieux qu’elle empêchait l’exercice du deuil. Ce faisant, ce témoignage permet de rappeler ce que des psychiatres versés en tueries ne cessent de dire et de répéter, soit que l’éclairage que les télés accordent à ce type d’événement encourage la répétition. Point !

7 commentaires
  • François Dugal - Inscrit 19 décembre 2012 08 h 14

    La couverture télé

    La couverture télé de ce drame, même à la SRC, a été indécente. Le délire ininterrompu des «experts» de tous acabits donne la nausée.
    De la pudeur, de la retenue, de la dignité; est-ce encore possible?
    Quand le drame tourne au spectacle, il faut se poser des questions sur la valeur de l'information.

  • Jean-Pierre Contant - Abonné 19 décembre 2012 08 h 33

    Silence svp

    Que je suis d'accord. Personnellement, par respect pour les parents souffrant terriblement d'un tel deuil, je me suis obligé à ne pas écouter toutes les nouvelles sur le sujet. Je comprends difficilement que Radio Canada y ait accordé autant d'importance sur son réseau RDI. Une telle exploitation de l'information est à la limite du morbide. Quand aux empires privés...je n'en parle même pas. Merci au Devoir de ne pas céder à ce type de traitement de l'information. Le silence est davantage de mise.

  • Robert Bernier - Abonné 19 décembre 2012 09 h 13

    Et Radio-Canada embarque

    De voir les mines pathétiques de Céline Galipeau et Patrice Roy tous les soirs, livrant une partie du Téléjournal depuis Newton, m'inspire les mêmes réactions que celles que vous évoquez.

    Mais qu'avons-nous besoin d'entendre la "meilleure prise d'émotions" ?

    Robert Bernier
    Mirabel

    • Raymond Turgeon - Inscrit 19 décembre 2012 13 h 41

      J'accuse la même stupéfaction à l'endroit des dérapages dénoncées par Serge Trufaut, et je partage aussi les points de vue de messieurs Bernier, Contant et Dugal.
      Assiste-on à une nouvelle forme de télé réalité où les épanchements sont aussi débridés que le bashing anti américain, et où la rigueur et la retenue la plus décente cèdent le pas à la sensation? Décevant.

      Raymond Turgeon

  • Jacques Morissette - Abonné 19 décembre 2012 09 h 36

    L'agressivité de l'individu qui tient l'arme et une culture entretenue dans ce sens fait le meurtrier potentiel.

    Suite à ce drame, entre autres, on met sur la table le contrôle des armes à feu. Mais ce n'est pas ça le véritable problème. J'aurais plein d'armes à la maison que je ne m'en servirais pas pour autre chose que ce à quoi elles devraient servir, i.e. la chasse ou le tir au pigeon d'argile. Ce que je lis dans le texte de Serge Truffaut, certains médias semblent incités les masses, semble-t-il, à se faire justice soi-même, plutôt que de décortiquer le vrai problème.

    Je lisais récemment qu'environ 30000 personnes sont mortes par balles aux USA cette année, statistique à vérifier. Qu'autant de personnes meurent de cette façon aux USA n'est pas juste dû au fait qu'il y a beaucoup d'armes en circulation aux USA. Il est surtout dû au fait que c'est dans la culture des américains d'utiliser les armes pour mille et une raisons et la mèche semble très courte.

  • Claude Martin - Abonné 19 décembre 2012 11 h 58

    Pourquoi tout ce voyeurisme ?

    La société américaine nous offre plusieurs fois par année le triste spectacle de tireurs fous... À chaque fois, on nous « beurre » de bons sentiments tous plus larmoyants les uns que les autres...

    Comme les Américains n'ont aucune envie de changer quoi que ce soit pour arrêter ces massacres inutiles et que nous ne pouvons absolument rien faire pour y mettre fin, il me semblerait indiqué que la presse québécoise cesse complètement de nous en parler à l'avenir : à quoi bon nous bouleverser inutilement si rien ne change jamais???