Affaire Pickton - Ce que l’on ignore

Tout bienveillant soit-il, toutes détaillées soient ses 1400 pages, le rapport Oppal consacré aux ratés de l’enquête sur les meurtres en série commis par Robert Pickton suscite la colère chez les autochtones. Parce que ce rapport affiche lui-même une prudence blessante pour une communauté encore et toujours marginalisée.

Réglons tout de suite un point : même si la Commission d’enquête sur les femmes disparues porte sur des meurtres en série de Colombie-Britannique, ses constats trouvent des échos partout au Canada, Québec inclus. L’ancien juge Wally Oppal, qui a présidé cette commission, le signale d’entrée de jeu dans son rapport rendu public lundi : il y a d’autres Robert Pickton qui sévissent, d’autres cas, aujourd’hui même, de femmes disparues passés sous le radar. Et si, partout, les policiers s’affolent moins quand la disparition d’une femme pauvre ou toxicomane ou prostituée ou autochtone est signalée, c’est l’indifférence quasi assurée quand toutes ces caractéristiques sont réunies.


L’affaire Pickton en fut le paroxysme : une histoire d’horreur absolue pour ses victimes assassinées (au nombre de 26, 33 ou 49, on ne sait plus), une histoire kafkaïenne quand on se tourne du côté de l’enquête. Le résumé du rapport Oppal (quand même 170 pages !) se lit comme un recueil d’erreurs qui se succèdent et qui donnent froid dans le dos, d’autant qu’au Québec, on méconnaît les soubresauts de ce dossier, qu’à Vancouver, les médias suivent depuis la fin des années 90.


Pourquoi, alors, les familles des victimes et plusieurs groupes autochtones dénoncent-ils un rapport d’une telle précision ? Parce qu’encore une fois, ils ont eu le sentiment de ne pas avoir été écoutés (la province a payé les avocats des policiers, pas ceux des autres participants, ce qui a eu un impact sur leur participation à la commission). Et parce que le commissaire Oppal a soigneusement évité de blâmer qui que ce soit. Lui qui dénonce dans son rapport la vieille maxime policière « pas de corps, pas de crime » s’en est tenu à une tout aussi timide philosophie : à trop de problèmes, pas de responsables ! Et pourtant…


Ainsi, d’entrée de jeu, le commissaire souligne le manque de données sur les disparitions de femmes au Canada. Pas un mot toutefois sur un fait troublant : depuis 2010, le gouvernement de Stephen Harper a coupé la subvention versée à l’association Sisters in Spirit, qui, depuis cinq ans, effectuait ce décompte du côté des femmes autochtones. C’est la GRC qui a maintenant le mandat de relever l’ensemble des disparitions au Canada, mais on n’y distinguera pas les femmes autochtones, pourtant scandaleusement surreprésentées à ce chapitre.


De la même manière, quand le rapport Oppal ose nommer des policiers qui ont mal fait leur travail (rudoyant les familles des disparues, par exemple), il s’empresse de souligner qu’il ne blâme personne, qu’il s’agit d’un problème de société. Elle a le dos bien large la société, et elle est bien anonyme.


Et on règle en deux mots le cas de cet étudiant qui, stagiaire à la police de Vancouver à l’été 2001, avait signé une analyse démontrant que, contrairement au mot d’ordre policier, les disparitions de femmes continuaient. Qu’est-il arrivé à ce jeune homme ? La police a fait enquête sur lui parce que de l’information avait - quelle surprise dans le contexte ! - coulé aux médias. Robert Pickton, lui, ne sera arrêté, par hasard en plus, que six mois plus tard. Le contrôle de l’information importait donc plus que la chasse au tueur, mais le commissaire ne s’y arrête pas.


Cela dit, plusieurs des 63 recommandations du rapport sont des plus pertinentes, mais limitées à la Colombie-Britannique. Appuyons donc les autochtones qui appellent, eux, à une commission d’enquête nationale, pour enfin sortir d’un silence qui, on ne le mesure pas assez, dure depuis des décennies.

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4 commentaires
  • Catherine Paquet - Abonnée 19 décembre 2012 06 h 00

    Bravo et merci.

    Enfin, on comprend mieux l'ampleur de ce drame et tout le chemin qui resterait à parourir si Stephen Harper ne mettait pas des bâtons dans les roues.

  • France Marcotte - Inscrite 19 décembre 2012 13 h 19

    Blessante indifférence

    Même hors des marécages de la misère, faut encore se débattre jour après jour pour ne pas se voir ramenée à l'anonymat d'un troupeau, pour soutenir et développer une identité, une personnalité.

    On imagine un peu pour la police et pour tant d'autres ce qu'est une femme pauvre et déjà brisée.

  • Gilles Théberge - Abonné 19 décembre 2012 17 h 16

    Il se peut que je me trompe...

    Quand même, ce rapport où le commissaire éviterait d'aller terop loin dans le domaine des responsabilités, ça me fait penser à des choses.

    C'est dans un autre registre bien entendu, mais je pense à l'enquête du Commissaire Bastarache qui dans son rapport s'en est aussi tenu au «pas de corps pas de crime», tandis qu'une volée de post-it entre madame et le premier ministre traçait le chemin des nominations...

    Continuons de marcher prudemment sur les oeuf.

  • Louise Constantin - Abonné 19 décembre 2012 20 h 30

    Ça, c'est tout un éditorial!

    Comment se fait-il que si peu de réactions se manifestent au sujet de cet éditorial exemplaire? J'espère qu'il vaudra un prix à Mme Boileau, bien que la concurrence soit vive en 2012, marquée par le printemps érable, la commission Charbonneau, et tutti quanti.

    Que faudra-t-il que les femmes -- et les plus vulnérables parmi les femmes -- subissent pour que la clameur se fasse entendre, pour que le scandale ne soit plus ignoré?