La femme tunisienne… - L’apartheid

Cela s’est passé en septembre. Au début du mois, une Tunisienne violée a été accusée d’avoir aguiché les mercenaires du viol. Plus tard, entre la Suède et l’Arabie saoudite, toutes les présences féminines ont été gommées du catalogue IKEA par des censeurs suédois. À la fin du mois, 1000 Nigérianes ont été parquées dans les environs de l’aéroport de Jeddah parce qu’elles comptaient faire le pèlerinage de la Mecque sans présence masculine. On fait l’impasse sur d’autres méfaits féodaux pour mieux retenir que là où l’islamisme est en force, l’apartheid des femmes l’est tout autant.

Il aura fallu un mois au président tunisien, Moncef Marzouki, avant qu’il ne compose des excuses de l’État à l’égard de la jeune femme ayant subi les assauts de policiers. Ici, on doit préciser et souligner que, depuis la victoire du parti islamiste Ennadah aux élections, des Tunisiennes habillées à l’occidentale, des Tunisiennes non voilées, subissent régulièrement les agressions de policiers sans que ces derniers soient inquiétés. C’est comme si ces nouvelles autorités ayant conjugué leur programme politique avec le Coran leur avaient accordé un blanc-seing.


En fait, c’est à se demander si, n’eussent été les pressions internationales, et notamment celles des ONG, Marzouki aurait convenu de mettre en ordre ce qui était complètement à l’envers. Chose certaine, si les excuses ont été présentées, le parquet, au moment de mettre sous presse, n’avait toujours pas abandonné la poursuite faisant ainsi la preuve que le diable se cache bel et bien dans les détails. Quoi d’autre ? Il faut savoir qu’en Tunisie les dirigeants et militants d’Ennadah amorcent des débats, alimentent des braises, en ayant comme objectif la réduction des droits accordés aux femmes. Ce but, ils le poursuivent avec d’autant plus de volonté, et parfois de rage, que, depuis 1956, la femme tunisienne jouit, contrairement à toutes les femmes du monde arabe, du statut d’égalité avec les hommes que des « affreux » laïcs leur avaient accordé. Ce faisant, on insiste, aux yeux des islamistes d’Ennadah, les laïcs avaient adopté et imposé une loi et des valeurs conçues et observées sur l’autre rive de la Méditerranée.


Cette transposition d’une culture née dans un espace géographique habité par des infidèles explique en partie un paradoxe, et non des moindres. Bizarrement, plus de Tunisiennes qu’on ne le pense ont épousé les visées comme le programme du parti religieux au pouvoir. Elles ont voté pour lui parce que la majorité d’entre elles ont eu un mari, un père ou un frère emprisonné par Ben Ali et ses prédécesseurs. Elles ont voté pour lui parce que ce parti a joué avec un certain doigté la carte du martyr. Et, comme on le sait, dans la religion musulmane, le martyr a un halo de sacré qui n’a pas d’équivalent dans les nations où le séculier est maître.


En Égypte également, le paradoxe évoqué à propos de la Tunisie a été constaté. Pour la majorité des hommes et des femmes de ce pays, le principe de l’égalité des sexes est considéré comme un vice hérité de l’ex-puissance coloniale de la région, soit le Royaume-Uni. Cette considération a accouché d’une réalité étrange : la démocratie et la soif de libertés ne vont pas obligatoirement ensemble. Au ras des pâquerettes, ce refus de l’égalité entre les deux sexes par la majorité de la population a eu pour conséquence, parmi d’autres, celle-ci : 73 % des Égyptiennes sont opposées à la candidature d’une femme à la présidence. Passons à IKEA.


Par un effet boomerang dont le profit, et lui seul, a été le moteur, IKEA a convenu de soustraire la moitié du monde du catalogue destiné aux pétromonarchies. Avant de poursuivre, on soulignera que cette entreprise s’était distinguée antérieurement par l’exploitation d’enfants pour la fabrication d’une gamme imposante de produits. Cela étant, la multinationale du meuble a donc obéi aux diktats d’un pays qui, encore aujourd’hui, maintient la femme dans une condition qui se nomme par un nom et un seul: l’esclavage.


Pour s’en convaincre, il suffit de lire (on osera même conseiller de lire à jeun tant la matière aiguise le dégoût) l’étude consacrée par Human Rights Watch au sort des femmes en Arabie saoudite. C’est bien simple, sur tous les fronts de la vie publique, sur tous les flancs de la vie privée, la différence de « l’autre » est le sujet d’un apartheid de tous les instants. Et qui ne s’y conforme pas subit les foudres d’autorités enclines à la violence extrême.


Les épisodes évoqués ont ceci de vertigineux que les mots usuels pour qualifier leurs ravages nous semblent trop mous. Car chacun de ces épisodes s’avère une illustration au carré, une mise en relief par excellence du refus de la modernité. Une mise en relief de la haine éprouvée sous ces cieux pour l’idée même de progrès.

NOUVELLE INFOLETTRE

« Le Courrier des idées »

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront la fin de semaine du 19 janvier 2019.

7 commentaires
  • Jean-Pierre Audet - Abonné 9 octobre 2012 08 h 36

    Véritable horreur misogyne

    Cette religion ou plutôt cette idéologie qui reprend du poil de la bête dans les pays musulmans n'a pas fini de faire des ravages chez les femmes du monde entier. Et chez les hommes aussi, car quand une femme devient davantage esclave des hommes ailleurs, c'est partout et pour toute l'humanité que les droits humains reculent. En Tunisie comme en Égypte et surtout en Arabie Saoudite, l'horreur misogyne déploie ses ravages sans que personne ne puisse y mettre un frein. Dommage, vraiment dommage.

  • Albert Descôteaux - Inscrit 9 octobre 2012 09 h 19

    Transposition

    On voit déjà ici, dans les quartiers montréalais à forte concentration d'immigrants musulmans, une transposition de cette culture de l'inégalité homme-femme.

    L'intégrisme religieux est une bête sournoise et dangeureuse, qui oeuvre sans répit pour s'imposer. Cet intégrisme doit inquiéter: de jeunes écoliers musulmans du primaire racontent à leurs amis dans la cour d'école que Ben-Laden est un héros, indicatif de ce que leurs parents enseignent à la maison. Une grande vigilance est de mise face à cet intégrisme importé, car demain il sera trop tard pour agir.

    Cette "haine pour l'idée même du progrès" (on comprendra: notre société) est déjà ici, bien vivante.

  • Gilbert Troutet - Abonné 9 octobre 2012 09 h 21

    Le rôle de l'Arabie séoudite

    Vous faites allusion, à la fin de votre article, à la situation des femmes en Arabie séoudite. Avec raison. Plutôt que de s'acharner sur l'Iran, il faudrait dénoncer haut et fort le rôle de l’Arabie séoudite dans la montée de l’islamisme radical, qui discrédite beaucoup les Musulmans. Or, ces princes d'un autre âge sont de «bons amis». Les États-Unis leur ont vendu pour 60 milliards $ d’armement en 2010. Ce sont aussi de bons clients du Canada pour les ventes de quincaillerie militaire.

    Voir cet article du Monde diplomatique, de mars dernier : http://www.monde-diplomatique.fr/2012/03/HALIMI/47

    • Paul Gagnon - Inscrit 9 octobre 2012 12 h 46

      L'Iran des ayatollahs ou l'Arabie des wahhabites c'est la même chose. De furieux misogynes et des liberticides extrêmement dangereux pour tout démocrate sincère. Le Monde Diplomatique de même que Serge Halimi ont une orientation anti-américaine notoire. Cela peut se défendre évidemment, mais toute idéologie mène à des dérives, comme de considérer la dictature des ayatollahs, anti-américaine, comme plus ou moins acceptable, alors que les saoudiens wahhabites, étant alliés aux américains, comme étant plus ou moins « sataniques ». À mon avis ils sont tous les deux anti-occidentaux, liberticides et criminels en ce qui concerne les droits humains. Demandez-le aux femmes, aux homosexuels ou aux petits délinquants qu’on lapident ou décapitent aussi bien en Iran qu’en Arabie.

  • bruno Broc - Inscrit 9 octobre 2012 11 h 50

    Rectifications


    "Il aura fallu un mois au président tunisien, Moncef Marzouki, avant qu’il ne compose des excuses de l’État à l’égard de la jeune femme ayant subi les assauts de policiers."

    Moncef Marzouki est un médecin, dirigeant un parti laîque, et membre d'une coalition hétéroclite ou l'ennhada est le parti le plus important. Cette coalition provisoire a pour but de gérer les affaires courantes et aider l'Assemblée à rédiger une Constitution.
    Le président est obligé de transiger, et de n'intervenir que si les ministres en place ne l'ont pas fait auparavant.
    Ce qui explique le délai d'un mois ...

    " Ici, on doit préciser et souligner que, depuis la victoire du parti islamiste Ennadah aux élections,"

    Victoire due à l'afflux de votes Ennadah en provenance de l'Etranger. C'est l'islamisme des expatriés tunisiens vivant en France, en Belgique, au Canada, aux Etats-Unis, etc, qui a apporté sa prépondérance au parti Ennadah.
    La Tunisie pâti de manque d'intégration de ses expatriés en Occident ....

    " des Tunisiennes habillées à l’occidentale, des Tunisiennes non voilées, subissent régulièrement les agressions de policiers sans que ces derniers soient inquiétés."

    Là, non! Je suis allé deux fois en Tunisie depuis le début de l'année.
    Il y a un réel problème islamiste mais les femmes s'y promènent librement vêtues à la mode européenne ou arabe indistinctement.
    Le viol par deux policiers d'une femme surprise en plein ébat avec son fiancé est un crime. La poursuite de cette femme pour attentat à la pudeur est un odieux artifice de ces policiers pour la terroriser et tenter de la faire taire. Un crime isolé ne doit cependant pas donner lieu à des généralisations abusives.


    Bruno Broc

  • André Loiseau - Abonné 9 octobre 2012 16 h 01

    Faites tomber les masques

    Les US n'allaient, d'aucune façon, défendre la démocratie en investissant certains pays arabes puisque les amis peuvent se complaire à perpétuer l'archaïsme millénaire et brutal de cette religion stagnante autant qu'inquiétante, sans qu'aucune intervention armée du monde "libre" ne vienne s'interposer.
    Fausse bonne conscience, poudre aux yeux, pétrole et mensonges.